Établissement
de liens hypertextes par des élèves de collège : analyse
cognitive de la tâche
Christian Euriat
christian.euriat@lorraine.iufm.fr
IUFM de Lorraine
RESUME. Reprenant en partie une recherche ayant donné
lieu à la soutenance dune thèse de doctorat en Science de
lEducation, le présent article expose une démarche danalyse
cognitive de tâches détablissement de liens hypertextes prescrites
à des élèves de collège en situation de classe ordinaire.
Il cherche à montrer comment la comparaison entre les résultats
dune analyse a priori de la tâche et ceux dune analyse
a posteriori des productions des élèves révèle
un décalage important entre ce qui pouvait être attendu par lenseignant
prescripteur et les réalisations des élèves. Ces derniers
sont portés à mettre en oeuvre les opérations intellectuelles
les plus économiques au détriment des raisonnements plus complexes
qui sembleraient conditionner lapprentissage. Leurs jugements restent
volontiers prisonniers de leurs représentation initiales au point que
lon reste en droit de sinterroger sur les conditions quil
conviendrait de réunir pour rendre pédagogiquement efficaces les
tâches de construction dhypertextes qui supposent létablissement
de liens entre des éléments textuels et iconographiques.
MOTS-CLES : Apprentissage, Hypertexte, Liens, Analyse cognitive, Collège,
Jugement
1. Introduction
Le chercheur qui sintéresse aux questions liées à
la consultation des hypertextes et des hypermédias par les apprenants
ou aux problèmes posés par leur conception par des enseignants
ou par des professionnels de lédition numérique dispose
dune abondante et riche littérature. Il nen va plus de même
à partir du moment où lon considère la réalisation
dhypertextes par des élèves ou des étudiants. Les
publications à ce sujet semblent en effet particulièrement rares.
Si Alain Beaufils présentait dès 1991 un compte rendu dexpérimentation 1
impliquant des élèves de troisième et de quatrième
de collège invités à réaliser des hypertextes, ou
si Jean Quéré publiait un article en 1994 sur la « création
dun hypertexte comme contribution à lapprentissage du commentaire
de texte » 2 impliquant
des élèves de seconde, les pratiques étudiées par
ces auteurs visaient principalement, sauf erreur de notre part, la réalisation
de structures hypermédias pour elle-même ou lapport dune
aide méthodologique aux élèves.
Nous manquions donc manifestement de travaux portant sur la construction dhypertextes
par des apprenants dans le cas où cette activité est pensée
dabord comme le support dun apprentissage de contenus scolaires.
Dans ce contexte, nous avons fait le choix de consacrer une recherche à
létude de lactivité de construction dhypertextes
comme support dapprentissage de contenus scolaires par des élèves
de collège ou de lycée. Ce travail est aujourdhui abouti
et donne lessentiel de sa teneur à la présente communication.
Il est à noter que la rareté des publications sur le même
sujet est apparemment toujours de règle, y compris en langue anglaise.
A titre indicatif, le parcours du millier de pages des actes du congrès
mondial WCCE 2001 3 ne permet
pas de relever une seule contribution sur ce sujet précis 4.
Nous présenterons dabord les grandes lignes et le cadrage théorique
de notre recherche. Après quelques indications de caractère méthodologique,
nous fournirons quelques exemples significatifs des analyses obtenues à
partir du terrain. Nous exposerons quelques un des points essentiels de nos
conclusions avant de terminer en évoquant quelques pistes possibles pour
des recherches à venir dans la même direction.
2. Problématique et cadrage théorique
En se fondant sur les constats empiriques quil nous a été
donné de faire dans les fonctions de pilotage des TICE 5
qui étaient les nôtres ces dernières années, il est
raisonnable décrire que, sans pour autant devenir courante, la
pratique de construction dhypertextes par des élèves est
aujourdhui relativement présente dans les établissements
scolaires, au moins en France. Le support en est soit un site web, soit un cédérom.
Les présupposés pédagogiques de la démarche renvoient
généralement au gain de motivation lié à un bon
investissement des élèves dû en partie à la publicité
faite aux réalisations, aux bénéfices attendus des activités
de recherche documentaire engagées, et à une dynamique dapprentissage
enclenchée par de nouvelles interactions sociales au sein de la classe.
Sans totalement laisser de côté les aspects que nous venons dévoquer,
nous avons pour notre part choisi de porter notre attention sur la dimension
proprement cognitive des situations dapprentissage.
Le cadre théorique principal auquel nous nous sommes référé
est celui de la théorie opératoire, au sens de lÉcole
de Genève et de Jean Piaget 6.
Rappelons brièvement quil est possible de relever une similitude,
au sens quasi-géométrique du terme, entre cette propriété
des hypertextes pointée par Pierre Lévy 7
sur le nom de « principe de métamorphose » et le
processus cognitif déquilibration majorante consécutif à
la construction par le sujet dun nouveau schème daccommodation
au sens de la théorie opératoire 8
de Jean Piaget. Toutefois, si la métaphore peut être porteuse de
sens et parfois même féconde, il restait à examiner empiriquement
si des élèves en situation de classe allaient effectivement tirer
profit des possibilités offertes par cette propriété des
hypertextes, et, sils le faisaient, à quelles conditions et dans
quelles limites.
Rappelons très brièvement que dans cette théorie opératoire,
les opérations intellectuelles peuvent être réparties selon
plusieurs degrés de difficulté, en raison de leurs caractéristiques
propres, en fonction du caractère plus ou moins concret ou abstrait des
objets quelles manipulent et selon quelles supposent un fonctionnement
mental figuratif ou opératoire. Historiquement, ces degrés de
difficulté correspondent à des stades de développement
de lenfant : sensori-moteur, préopératoire, concret
et formel. Dans notre approche, nous tenons compte de la difficulté inhérente
à chaque opération, considérant que les sujets auxquels
nous nous intéressons ont atteint un âge qui leur donne accès
au niveau formel. Nous ne nous interrogeons pas en termes de développement
de lenfant, mais en termes dinvestissement de la part dun
élève qui dispose dune large palette dopérations
intellectuelles et qui nen utilisera peut-être quune partie.
En amont de la question de la structure des hypertextes, il nous est apparu
indispensable de prendre en compte celle du degré de difficulté
des opérations intellectuelles requises pour que la réalisation
de documents hypertextuels en classe par des élèves. En effet,
nous considérons que lacquisition de notions scolaires nouvelles
dun niveau dabstraction relativement élevé suppose
de la part de lélève une activité intellectuelle
dun niveau cognitif « proportionnel » au niveau
dabstraction des notions en cause. A contrario, une activité
intellectuelle dun niveau cognitif relativement bas peut contribuer à
renforcer les représentations ou les conceptions préalables concrètes
et particulières que lon souhaite précisément voir
remplacées par des concepts généraux et abstraits. Nous
étudierons lactivité dapprentissage des élèves
en termes dopérations intellectuelles : voici quelques exemples
de ces opérations: correspondance terme à terme, relation de cause
à effet, substitution, inclusion, implication, que nous relevons dans
une liste proposée par Pierre Higelé 9
et qui présentent des niveaux cognitifs croissants toutes choses étant
égales dailleurs.
Dans le cadre de la construction dhypertextes par des élèves
en classe, le choix de létablissement dun lien entre deux
éléments seffectue au terme dune succession plus ou
moins complexe dopérations intellectuelles dont le niveau cognitif
devrait correspondre au moins au niveau dabstraction de la notion ou de
lélément notionnel à construire. En pratique, le
professeur va préparer des tâches en présupposant un certain
raisonnement de la part de lélève, raisonnement qui peut
se décomposer en opérations intellectuelles de difficulté
cognitive variable. Retrouverons-nous effectivement la trace de la mise en uvre
de ces opérations lors de lobservation des élèves
au travail et dans lanalyse a posteriori de leurs productions, ou
au contraire allons-nous constater lapparition de stratégies de
substitution dun niveau cognitif insuffisant pour laisser espérer
le passage à labstraction ?
3. Indications méthodologiques
Notre approche a été clairement centrée sur létude
de situations de terrain. Nous avons recherché dans lacadémie
de Nancy-Metz des professeurs ayant le projet de travailler avec leurs élèves
dans le domaine qui nous intéressait. De tels professeurs se sont révélés
extrêmement peu nombreux, les opportunités offertes par la construction
de sites web sur linternet nayant encore touché quun
nombre tout à fait limité de classes en France. Nous avons trouvé
un professeur dhistoire en collège, un professeur de sciences de
la vie et de la terre en seconde de lycée et un professeur doption
informatique en terminale de lycée.
Le professeur dhistoire se proposait de faire établir par ses élèves
de troisième des liens hypertextuels entre de courts textes de résumés
de cours dhistoire et des documents iconographiques enregistrés
séparément sur le disque dun ordinateur et manipulables
par un logiciel de présentation justement nommé « Présentation _».
Il sagissait davantage de bribes dhypertextes que de documents hypertextuels
élaborés, mais cette situation nous est apparue intéressante
dans la mesure où elle nous permettrait dexaminer de très
près et finement les opérations intellectuelles en jeu lors de
létablissement dun lien entre deux ou plusieurs éléments
dun hypertexte. Les notions dont lapprentissage était visé
étaient celles de totalitarisme et ses différentes composantes
telles quil est possible de les découvrir dans les exemples historiques
que sont le stalinisme, le fascisme italien et le nazisme.
Nous nous sommes rendus trois fois sur place pour observer le comportement de
six élèves. Nous avons récupéré leurs productions
sur disquettes afin den réaliser une analyse a posteriori
que nous avons comparée avec notre analyse a priori préalable.
Ensuite, nous avons rencontré ces élèves lors dentretiens
semi-directifs destinés à éclaircir certaines de nos interrogations
sur leurs démarches intellectuelles et leur perception de la situation
pédagogique quils avaient vécue.
Avec les classes de lycée, nous avons surtout travaillé sur la
question de la structure des hypertextes. Nous le signalons ici pour mémoire,
cet article étant consacré à la question du jugement et
du raisonnement de lélève et à linvestissement
cognitif que ces opérations requièrent lors de létablissement
de liens entre des éléments constitutifs dun document hypertextuel.
Notons simplement que, pour cette partie de notre recherche, nous sommes arrivés
au constat que les élèves (une soixantaine) produisaient essentiellement
des documents de structure linéaire ou arborescente, sans exploiter les
possibilités hypertextuelles des outils disponibles, ce que remarquait
déjà A. Beaufils en 1991 dans létude déjà
citée.
Notre démarche a été de bout en bout délibérément
qualitative et compréhensive. Nous nous sommes efforcés dinterférer
le moins possible dans le travail des professeurs qui nont en aucun cas
aménagé leur projet en fonction de nos hypothèses. Notre
souci était de tenter de comprendre des situations authentiques prises
dans le quotidien dune classe banale de collège ou de lycée.
4. Lanalyse cognitive des travaux des élèves
La tâche prescrite aux élèves de troisième sinspirait
très librement dune méthode proposée par Britt-Mari
Barth 10 visant à la construction
de concepts par examen dexemples présentant des attributs essentiels
du concept étudié et de contre-exemples nen présentant
pas ou présentant seulement des attributs accidentels. Les élèves
pouvaient lire sur leur écran un résumé dune partie
de leur cours et visualiser des images en rapport avec ce résumé.
Il leur était demandé de placer les images adéquates sur
lécran et des flèches allant de ces images vers des passages
du résumé mis en gras par leurs soins. Une image supplémentaire
appelée « lintruse » devait être éliminée.
Un premier exercice sur le stalinisme comportait des séries de cinq ou
six « diapositives » assorties de sept ou huit documents
iconographiques dont une image intruse. Les exercices suivants, sur le fascisme
italien et sur le nazisme, ont été simplifiés par le professeur
et chacun dentre eux ne comprenait quune seule diapositive assortie
de trois images dont une intruse. Nous avons ainsi pu analyser une cinquantaine
de situations dappariement dont nous allons ici présenter trois
exemples que nous considérerons comme significatifs.
4.1. Premier exemple
Lélève doit choisir deux des trois images de la
diapositive de gauche (Figure 1) et les placer dans celle de droite (Figure 2).
|
Figure 1. Images du premier exemple |
Figure 2. Diapo à compléter par lélève |
Dans la diapositive de gauche (Figure 1), limage « doc 2 »
montre une troupe douvriers se rendant sur un chantier. « Doc 3 »
représente deux soldats français engagés dans la LVF, au
sein de larmée allemande. Et « doc 4 »
est une affiche de propagande destinée à inciter les travailleurs
allemands à acheter des actions Volkswagen. Nous reproduisons ci-dessous
le texte (Encadré 1) de la diapositive de droite (Figure 2) :
| LOEUVRE ECONOMIQUE DU NAZISME - Hitler organise dabord une politique de grands travaux pour résorber le chômage. - A partir de 1936, le plan de 4 ans impose une dictature économique visant lautarcie et engage une politique darmement dans le but de préparer la guerre. - Le peuple allemand ne tire que faiblement parti de cet effort : si le chômage disparaît, les salaires stagnent et le niveau de vie diminue. |
Encadré 1.
Le texte du résumé du premier exemple
Le professeur attend de lélève quil associe limage
« doc 2 » à lexpression « politique
de grands travaux » (ou à toute la ligne) et limage
« doc 4 » au troisième paragraphe. « Doc 3 »
est à éliminer. Si la première association est assez simple
à comprendre et ne demande à lélève quun
investissement cognitif modeste (de niveau début concret), la suite demande
une explication. Les soldats photographiés ont un écusson français
sur leur uniforme allemand, ce qui les signale comme des volontaires de la LVF.
Or cette organisation nexiste pas avant le début de la guerre,
moment de lhistoire qui est traité dans un autre chapitre que celui
sur le nazisme en tant que régime politique.
|
Figure 3. Production délève 1 |
Le raisonnement pour parvenir à lélimination de cette image
est non seulement plus difficile que le précédent (de niveau formel),
mais il suppose un déplacement de son objet vers autre chose que le contenu
du cours lui-même, à savoir lorganisation chronologique de
lenseignement de lhistoire.
Quant à la troisième image, elle devrait signifier aux yeux du
professeur le caractère mensonger de la propagande du régime étudié.
La choisir supposerait un investissement cognitif de niveau élevé
de la part de lélève.
On obtient un résultat comme celui de la figure 3 (les deux élèves
qui avaient choisi cet exercice ont rendu des travaux identiques). Lélève
a fait le choix économique de la facilité cognitive en sélectionnant
limage des soldats quil a associée à lidée
de la préparation de la guerre. Cette « erreur »
nest peut-être pas en soi très compromettante dun point
de vue didactique, le régime nazi préparait effectivement la guerre,
mais elle fait manquer son objectif pédagogique à lexercice
en empêchant par contre-coup laperception par lélève
de cette caractéristique importante du totalitarisme quest le recours
systématique à la propagande.
4.2. Deuxième exemple
Ici, à propos du fascisme italien (Figure 4), lélève
est invité à choisir limage « doc 5 »,
encore une affiche de propagande, où lon lit en très gros
caractères le mot « Autarchia » et à lassocier
au mot « autarcie » dans le résumé (Encadré 2).
Le professeur attend quil fasse de même entre limage « doc 6 »
où lon peut lire le mot « corporations »
qui se trouve aussi dans le texte. Limage qui reste est un graphique sans
rapport apparent avec le texte et doit donc être éliminée.
| - corporatisme : les corporations regroupent patrons et anciens syndicats dans le but de collaborer avec lEtat (règlement du travail, des salaires et des prix). - pratique de lautarcie, au lendemain de la crise de 1929 (création de lIRI, Institut pour la Reconversion Industrielle). - la production repart : lindustrie gagne 27% et lagriculture 10% entre 1927 et 1938. |
Encadré 2. Le
texte du résumé du deuxième exemple
Linvestissement cognitif requis pour réussir cet exercice est très
faible et lélève parvient en effet au résultat attendu
par de simples correspondances terme à terme (Figure 5). Néanmoins,
cette apparente réussite cache un fait moins encourageant. Sollicité
par la suite, lélève admet ne pas connaître le sens
du mot « autarcie » et avoir réalisé lappariement
sur la simple ressemblance entre le mot italien et le mot français. Bien
sûr, dautres élèves auraient pu réussir lexercice
et connaître le sens de ce mot. Ce que nous voulons montrer, cest
quil est possible de réussir apparemment lexercice sans rien
apprendre de plus sur le sujet, ce qui est regrettable pour lélève
et très trompeur pour lenseignant du point de vue de lévaluation
de lapprentissage.
| Figure 4. Images du deuxième exemple
|
Figure 5. Production élève 3
|
4.3. Troisième exemple
Au sujet de la politique raciale de lAllemagne nazie, trois images
(Figure 6) sont à considérer en regard du résumé
(Encadré 3). Limage « doc 5 » montre
un charnier de camp dextermination. « Doc 6 »
est une photo de commerces juifs victimes des boycotts dès 1933. « Doc 7 »
est le fac-similé dun texte de loi (illisible ici mais lisible
sur lécran des élèves) interdisant les relations
sexuelles (conjugales ou extra-conjugales) entre « citoyens allemands »
et juifs. Lélève est censé associer la photo des
magasins (doc 6) à lexpression du texte « les boycotts
de 1933 », le fac-similé du texte (doc 7) au passage
sur le mariage des juifs et éliminer limage du charnier. En première
approche, linvestissement cognitif requis reste raisonnable pour des élèves
de cet âge. Une simple correspondance terme à terme entre le texte
du fac-similé et celui du résumé permet un appariement
correct. La photo du charnier doit être éliminée parce quelle
correspond à une période historique extérieure aux limites
de la leçon sur le nazisme, ce qui est précisé (en principe)
dans le résumé entre crochets. Restent les magasins à associer
au mot « boycott ».
Figure 6. Images du troisième exemple |
Figure 7. Production élève 3 |
| - Après les boycotts de 1933, les lois de Nuremberg (1935) privent les juifs de la citoyenneté allemande et interdisent les mariages avec les non-juifs ; les brimades se multiplient alors (port de létoile de David). - Les premières grandes persécutions débutent en 1938 (nuit de Cristal). [La décision dexterminer systématiquement les juifs ne sera prise quen 1942]. |
Encadré 3. Le texte du résumé du troisième exemple
On obtient le résultat visible sur la figure 7 (les deux élèves
qui avaient choisi cet exercice ont rendu des travaux identiques). Lappariement
entre le texte de loi et la mention de linterdiction des mariages a bien
été réalisé. En revanche, lélimination
de la photo du charnier est manquée. Le raisonnement dun niveau
cognitif élevé a cédé le pas à une association
entre une image très évocatrice de la violence et une expression
qui frappe limagination comme « Nuit de cristal ».
La légende, « une fosse commune après un massacre »
que lélève place dans le petit cadre fournit un indice sur
la prééminence du spectaculaire et de lémotionnel
dans lélaboration de son jugement.
Ces trois exemples ont donc été choisis parmi une cinquantaine
dappariements que nous avons tous étudiés de très
près en procédant chaque fois à une analyse a priori
des opérations et difficultés cognitives requises en tenant compte
notamment du statut des documents iconographiques, et en recommençant
lanalyse pour chaque production délève.
Lors des entretiens que nous avons eus avec les élèves par la
suite, nous avons pu confronter certaines des hypothèses qui étaient
les nôtres lors de lanalyse des productions avec les déclarations
de leurs auteurs.
5. Un bilan nuancé
Si lon récapitule lensemble des opérations intellectuelles
analysées a priori, on trouve, sur une cinquantaine de cas, une
douzaine qui relèvent du niveau cognitif pré-opératoire,
un peu plus de trente du niveau concret, et deux ou trois du niveau formel.
Parmi les appariements requerrant un niveau concret, seuls cinq ou six se situent
au début du niveau, et une quinzaine à la fin, ce qui place globalement
la difficulté plutôt vers le haut de ce niveau concret.
Si lon sintéresse maintenant aux résultats de létude
des productions des élèves croisée avec les informations
recueillies par les observations en classe et les entretiens, on constate que
linvestissement cognitif effectivement consenti se répartit selon
des proportions pratiquement inversées par rapport à celles de
lanalyse a priori. Si lon met de côté une petite
dizaine dappariements non faits ou aberrants, il reste une quarantaine
dappariements dont près de trente sont réalisés au
niveau pré-opératoire, une quinzaine au niveau concret et pas
un seul au niveau formel.
Les critères dappréciation des niveaux cognitifs ayant été
les mêmes pour lanalyse a priori et pour lanalyse a posteriori,
on observe donc un net décalage de linvestissement cognitif des
élèves vers le bas par rapport à ce que lon attendait
deux. Il nous faut insister aussi sur le fait que, dans lensemble,
ce procédé du document intrus a très mal fonctionné,
alors que lidée en apparaissait a priori séduisante
au professeur.
Il nest pas sans importance de noter quil ny a pas nécessairement
une corrélation entre un investissement cognitif minimal et la production
dune « erreur ». Plusieurs exercices ont pu être
réussis en apparence par les élèves au sens où les
productions rendues ont été conformes à ce qui était
attendue par lenseignant. Cela na pas impliqué, et il sen
est fallu parfois de beaucoup, que les objectifs dapprentissage aient
été atteints par lélève, ce qui renvoie aux
problèmes bien connus liés au transfert des compétences
et à bien des complications en termes dévaluation et de
notation. Nous en avons montré un exemple pernicieux avec cette diapositive
sur lItalie fasciste où il a suffit à lélève
de faire une correspondance entre le mot français « autarcie »
dans le texte et le mot italien « autarchia » sur limage,
sans avoir même à se poser la question du sens de ces deux termes.
Le phénomène de décalage vers le bas de la difficulté
cognitive de la tâche effective par rapport à la tâche attendue,
sinon vraiment prescrite, est tout à fait général, et les
quelques exemples que je viens de fournir sont loin den épuiser
la liste. Nous avons déjà parlé déconomie
cognitive pour caractériser lattitude dun élève
dans le travail duquel apparaît ce décalage cognitif vers le bas,
mais comme au vu des entretiens, il ne sagit pas dun calcul délibéré,
nous préférerons employer lexpression de « facilité
cognitive ».
On constate que les élèves éprouvent des difficultés
à juger du statut des documents iconographiques qui leur sont soumis
et quils se laissent facilement impressionner par des images à
fort contenu émotionnel, comme celle qui montre le charnier du camp dextermination,
ou apparemment simples à décoder et proches de leurs représentations,
comme celle des soldats de la LVF alors quun indice subtil devrait remettre
complètement en cause leur jugement. Nous en arrivons à la conclusion
que dans les conditions que nous avons observées, et qui correspondent
à celles quun professeur dans lexercice courant de ses fonctions
est en mesure de mettre en uvre raisonnablement, ce type dexercice
apparaît finalement peu propice à la construction par lapprenant
de notions abstraites en rupture avec ses représentations antérieures
et partant difficile à recommander tel quel aux enseignants.
Sans doute serait-il intéressant dexplorer, et cela pourrait faire
lobjet de nouvelles recherches, les conditions qui rendraient plus pertinent
un tel travail qui présente tout de même lavantage non négligeable
davoir été très apprécié par les élèves
(ils le déclarent lors des entretiens). Une piste se trouve peut-être
du côté dune amélioration de la capacité des
enseignants à mesurer linvestissement cognitif réel des
exercices quils prescrivent et à imaginer des environnements pédagogiques
favorables. Une autre résiderait dans un travail de formation plus approfondi
à la lecture des images, chez les professeurs et chez leurs élèves.
Il y aurait peut-être avantage à étudier les effets de la
mise en place de situations de classe tirant au mieux parti du jeu des interactions
sociales et de lengagement dun conflit socio-cognitif conduit dans
le cadre dun « contrat didactique » mieux explicité.
Enfin, et cest ce qui permettrait probablement la mise en uvre de
recherches nouvelles, nous pensons quil serait fécond daborder
cette question du jugement des apprenants face au choix dun lien hypertexte
dans la double perspective de lanalyse cognitive, qui a été
la nôtre, et de la didactique des disciplines, que nous avions choisi
de laisser au moins momentanément de côté. Lapproche
du statut de lerreur que nous avons brièvement évoquée
pourrait trouver ancrage dans les travaux de didacticiens comme Brousseau 11,
ou senrichir dune analyse orientée par exemple vers la problématique
épistémologique de lobstacle 12.
Les possibilités de recherche ne manquent donc pas.
6. Bibliographie
[ARNAUD 70] ARNAUD, Antoine, NICOLE, Pierre ; « La logique ou lart de penser » ; Flammarion ; Paris ; 1970 ; 1ères éd. 1662, 1683.
[BACHELARD°38] BACHELARD, Gaston ; La formation de lesprit scientifique ;
Vrin ; Paris ; 1938
[BALACHEF 88] BALACHEF, Nicolas ; « Le contrat et la coutume,
deux registres des interactions didactiques », in Actes du premier
colloque franco-allemand de didactique des mathématiques et de linformatique
(Lumigny) ; La pensée sauvage ; Grenoble ; 1988
[BARTH 87] BARTH, Britt-Mari ; « Lapprentissage de
labstraction » ;Retz ;Paris ;1987.
[BEAUFILS 91] BEAUFILS Alain ; « Initiation à la
construction dhypermédias par des élèves de collège » ;
in Hypermédias et apprentissages ; Ed. La Passardière,
Baron ; INRP, MASI ; Paris ; 1991.
[BROUSSEAU 86] BROUSSEAU, Guy ; « Fondements et méthodes
de la didactique des mathématiques », in Recherches en didactiques
des mathématiques, 7.2. ; La pensée sauvage ; Grenoble ;
1986
[HIGELE 97] HIGELE, Pierre ; « Construire le raisonnement
chez les enfants » ; Retz ; Paris ; 1997.
[PIAGET 67] PIAGET Jean ; « Biologie et connaissance » ;
Paris ; Gallimard ; 1967.
[QUERE 94] QUERE Jean ; « Création dun hypertexte
comme contribution à lapprentissage du commentaire de texte » ;
Bulletin de lEPI n°74 ; Paris ; Juin 1994, pp. 87-92.
[WATSON, ANDERSEN 02] WATSON Deryn, ANDERSEN Jane (Ed.) ; « Networking
the learner, computer in education » ; IFIPTC3, WCCE 2001 ;
Kluwer academic publishers ; Boston, Dordrecht, London ; 2002.
1 [BEAUFILS 91] pp. 133-148
2
[QUERE 94] pp. 87-92
3
[WATSON, ANDERSEN 02]
4
Certes, il nest évidemment pas impossible que quelques publications
nous aient échappé, et nous serions bien sûr heureux dans
ce cas den avoir connaissance aujourdhui.
5
Il sagit des fonctions de conseiller TICE adjoint auprès du recteur
de lacadémie de Nancy-Metz.
6
Remarquons que nous navons pas envisagé la problématique
du point de vue de la didactique des disciplines enseignées, non pas
que nous récusions la pertinence de cette approche, mais considérant
quelle pourrait faire lobjet dun travail complémentaire
ultérieur en liaison avec des spécialistes des didactiques des
différentes disciplines.
7
[LEVY 90] pp.30-31.
8
[PIAGET 67] p.20 et passim.
9
[HIGELE 97] pp. 47-67
10
[BARTH 87]
11
[BROUSSEAU 86]
12
[BACHELARD 38]