Caron - Béziat Guéret 2003
Le campus numérique FORSE et ses tuteurs
Jacques Béziat, doctorant, Paris 5 / INRP
Christian Caron, doctorant Paris 5, chargé détudes, INRP
1. Le campus numérique FORSE.
FORSE1 - FOrmations et Ressources en Sciences de lEducation - est un projet initié par un consortium qui existe depuis 4 ans. L'université de Rouen, l'université de Lyon 2 et le CNED se sont associés pour mettre en place une offre de formation à distance en sciences de l'éducation. Les deux universités, soutenues par le CNED, se sont positionnées dans le cadre des appels à projets « campus numériques » du ministère de l'éducation nationale de la recherche et de la technologie.
Les premières formations à distance mises en place par FORSE se sont dabord appuyées sur des cours papier et un tutorat par téléphone, par courrier ou par courriel. Depuis 2002-2003, un campus numérique est venu soutenir la formation à distance et la relation tutorale.
Cette communication présente le campus numérique FORSE. Dans un premier temps, nous en faisons lhistorique puis nous nous intéressons aux missions des tuteurs de la licence de sciences de léducation proposée. Nous rendons compte dans un deuxième temps dune recherche qui sest intéressée aux tuteurs de licence du site lyonnais.
1.1. Historique.
Sur luniversité de Rouen - UFR Sciences humaines -, deux formations à distance ont précédé louverture du campus numérique : en 1997, un DESS « ingénierie de la formation » est ouvert ; en 2000, une licence de sciences de l'éducation. Une convention est signée entre l'Université de Rouen, l'Université de Lyon 2 et le CNED. La formation se fait sur la base de cours sur supports papier, de deux regroupements et dun accompagnement tutoral par courrier, par téléphone ou par courriel.
En 2001, FORSE est un des lauréats de lappel doffres « Campus Numérique 2001-2002 ». Le soutien du ministère de la recherche et de la technologie a permis d'entreprendre la mise en ligne du dispositif et l'élargissement de l'offre de formation.
En 2002, la plate forme est ouverte avec la mise en ligne des deux formations à distance déjà existantes, le DESS et la licence, une maîtrise de sciences de léducation vient compléter loffre de formation.
Ce dispositif de « FAD tutorée » a donc démarré avant louverture dun campus numérique dédié. Il y a donc un passage du cours papier au cours en ligne. De ce point de vue, FORSE est un bon exemple du passage du télé-enseignement au e-Learning.
Les deux diplômes ouverts avant le campus (DESS et licence) évoluent vers une mise en ligne complète sur la plate-forme de formation (cours en ligne, forum, tutorat, devoirs dentraînement
), à linstar de la maîtrise en ligne ouverte avec le campus.
Pour lannée universitaire 2002-2003, sur Rouen et Lyon, 930 étudiants sont inscrits en licence 28 en maîtrise, et 85 en DESS. Le dispositif nest donc pas expérimental : plus dun millier détudiants toutes formations et tous sites universitaires confondus le fréquentent ; les formations sont incluses dans une certification académique. FORSE évolue vers la mise en ligne dun cursus universitaire complet (second cycle et troisième cycle) en sciences de léducation.
1.2. Le DESS « ingénierie de la formation ».
Lobjet de ce diplôme de troisième cycle est de « former des « spécialistes polyvalents » qui accompagneront de façon pluridimensionnelle l'aménagement et le développement de projets de formation dans le champ des politiques territoriales, des ressources humaines ou de la médiation éducative. »2. Ce DESS se fait en un an. Les cours sont proposés sur supports papier et sur le campus numérique, le tutorat sexerce intégralement par linternet (courriel et campus).
Cette formation à distance repose sur des cours papier, des regroupements, des visio-conférences et un tutorat par linternet. Elle propose, en plus de six visio-conférences, un présentiel important : neuf jours par an (cinq regroupements), un stage en entreprise, les examens sur le site universitaire. Le DESS rassemble de 60 à 90 étudiants par an. Un seul tuteur/animateur plate-forme est affecté pour cette formation.
1.3. La maîtrise de sciences de léducation.
Cette maîtrise, entièrement en ligne, se déroule sur deux années universitaires. Le campus numérique supporte intégralement la mise à disposition des cours et le tutorat. Cette formation privilégie le travail collaboratif à travers la constitution de dossiers et le travail de recherche des étudiants.
La plate-forme numérique permet la mise à disposition : dun ensemble de ressources en ligne (cours, études de cas, articles, travaux à remettre avec correction individualisée,
); dun espace de travail collaboratif et despaces de communication.
Pour la maîtrise : sept journées de présentiel sont organisées dans lannée (trois et quatre jours), dont les journées dexamens. La communication électronique se fait par forum de discussion, par bavardoir, par messagerie électronique. Moins dune trentaine détudiants ont ouvert cette maîtrise à distance. Un seul tuteur/animateur plate-forme est affecté pour cette formation.
1.4. La licence de sciences de léducation.
Cest la formation qui regroupe le plus détudiants sur les deux sites, lyonnais et rouennais. Elle peut se faire en un ou deux ans. Les étudiants sont répartis par groupe de tutorat. Lorganisation de ces groupes est différente selon les sites universitaires, les plates-formes numériques sont distinctes.
Pour chacun des deux sites, un animateur plate-forme coordonne les tuteurs sur le campus numérique, anime et modère les agoras de la formation, organise des bavardoirs, est en contact avec les étudiants, les tuteurs, les professeurs et les administrateurs et responsables de luniversité et du CNED, il est aussi en contact avec les autres formations de FORSE. Il fait des synthèses déchanges, propose des ressources
La formation suit un modèle classique denseignement : cours et examens sur table. Quatre journées de présentiel sont organisées dans lannée (deux fois deux jours), en plus des journées dexamens. Le campus numérique est venu renforcer la logistique de formation. Une migration complète de cette formation sur le campus est prévue. Pour le moment, les cours sont envoyés sous forme papier, et disponibles sur le campus numérique. Quatre de ces cours sont proposés au format multimédia (sur CD-rom et sur le campus).
Pour les deux premières promotions de cette formation, le tutorat sest effectué par téléphone, par courrier, et par courriel. Les tuteurs de la troisième promotion sont en bonne partie les mêmes que les deux autres. Ils ont donc des habitudes de travail hors campus. Un des enjeux du campus FORSE est la migration des compétences de chaque tuteur sur le campus. La
formation du tuteur au campus et au tutorat sur le campus apparaît comme nécessaire.
En 2002, s'achève la seconde promotion de la licence à distance. Cette formation rassemble environ 700 étudiants. Le taux de réussite moyen entre les deux sites universitaires aux examens est 39 % (contre 63 % pour la licence présentielle). Cela dit, quand on ne tient compte que des étudiants à distance qui se sont effectivement présentés aux examens. Les taux de réussite aux examens sont comparables. Cela renvoie donc au rôle du tuteur pour maintenir dans la formation des étudiants qui peuvent renoncer à poursuivre la licence (par an, on estime de 30 % à 40 % le taux dabandon).
Depuis louverture de la licence à distance, luniversité de Rouen inscrit plus détudiants à distance quen présentiel. Toutefois, il semble quil ny ait pas de concurrence entre le public traditionnel de luniversité et ceux qui ont choisi un dispositif de FAD. Cest-à-dire que la formation à distance attire en licence des étudiants qui ne se seraient pas engagés dans un cursus universitaire sans la possibilité davoir recours à ce type de dispositif
2. La licence à distance.
2.1. La plate forme dédiée à la licence.
Sur le campus, chaque étudiant a accès aux cours auquel il a droit (droits déterminés lors de linscription), à lagora de la licence (lieu de rencontre de tous les étudiants), et à lagora de son groupe de tutorat (espace privilégié pour contacter son tuteur).
Les cours sont disponibles au format papier (envoi postal par le CNED), ainsi que sur le campus, au format PDF et HTML (pour consultation, impression, téléchargement). De plus, quatre cours de la licence ont été médiatisés, cest-à-dire animés dans une présentation multimédia. Ces cours sont consultables sur cédérom et en ligne sur le campus.
Sur chaque agora, sont disponibles des forums généraux ou thématiques, des pages ressources, de liens, des bavardoirs, des calendriers, une messagerie électronique. Chaque tuteur modère son agora.
Le campus numérique permet de coordonner toute la communauté que constitue la formation licence à distance. Une agora est donc dédiée aux tuteurs. Ceux-ci peuvent ainsi échanger, mutualiser, communiquer sur leur pratique tutorale
On y retrouve les mêmes modalités de contact que pour les autres agoras.
2.2. Le tuteur de licence.
Il se situe dans le champ des sciences de léducation : étudiants de 3ème cycle, doctorant, jeune docteur, formateur
Son rôle est dordre pédagogique et méthodologique. Pour létudiant, cest un moyen de rester en contact avec la formation, de trouver réponses à ses questions sur la formation et son contenu. Le tutorat sexerce à 95 % par internet (courriel et campus numérique).
Le public accueilli par la licence est hétérogène dans son statut socioprofessionnel (actif, en recherche demploi
), dans son parcours scolaire (validation dacquis pour les non-titulaires dun DEUG
) et dans son projet face à cette formation (promotion sociale et professionnelle, poursuites détudes, enrichissement personnel
). Dans ce dispositif de formation à distance, les supports de formation, les regroupements et laccompagnement pédagogique - le tutorat - sont des éléments fondamentaux.
Laccompagnement pédagogique du tuteur permet dassurer une continuité dans la formation entre le travail dapprentissage réalisé à partir des supports de formation et les regroupements. Les évaluations réalisées par les correcteurs à partir des devoirs rendus par les étudiants complètent ce suivi pédagogique. Laccompagnement méthodologique fait par le tuteur a pour but daider létudiant à développer toutes les compétences nécessaires pour apprendre à distance et en particulier lui communiquer des conseils pour structurer son travail. Il doit aussi permettre de valoriser lensemble des moyens mis à la disposition de lapprenant pour poursuivre sa licence.
Le tuteur est non seulement une personne ressource pour l'étudiant isolé, mais devient un médiateur de la formation engagée et son cadre universitaire. Un cahier des charges, établi par le site de Rouen, définit ce quon attend de lui.
2.3. Les missions du tuteur.
Le cahier des charges du tuteur prévoit plusieurs tâches qui caractérise laccompagnement que doit effectuer le tuteur.
Celui-ci doit veiller à ce que létudiant structure son travail sur son parcours de formation, en laidant à programmer ses séquences de travail pour la formation. Le tuteur est parfois appeler à re-motiver létudiant en lamenant à formaliser ses difficultés. Il doit aussi suivre la progression de létudiant en sassurant que létudiant renvoie bien ses devoirs, quil en utilise les corrections. Le tuteur aide aussi les étudiants de son groupe dans lexploitation de toute la logistique de formation mise en place.
Le tuteur est parfois confronté à des problèmes de compréhension relatif au contenu des cours. Il nest pas spécialiste dans chacun des cours de la licence, il peut donc se mettre en rapport avec léquipe de tuteurs, via l« agora tuteurs » du campus numérique, ou bien directement avec les concepteurs des cours.
Il est un point de contact entre les étudiants en répercutant à lensemble du groupe les échanges individualisés pouvant intéresser tout le monde. Enfin, le tuteur est amené à préparer les temps de regroupement durant lesquels les groupes se rencontreront dans le cadre datelier sur les méthodes de travail en formation à distance, déchanges, dorganisation des révisions et de préparation aux examens
Véritable compagnon de formation, le tuteur nengage pas nécessairement lintégralité de ces tâches tutorales pour chaque étudiant de son groupe. Il maintient le contact et individualise son action auprès de chacun deux.
2.4. Le point de vue des acteurs.
Nous venons de présenter quelques aspects institutionnels du projet FORSE. Cest un campus particulièrement actif qui mobilise de nombreuses énergies et de nombreux acteurs pour son développement. Dans le cadre dune étude qualitative, notre intérêt s'est porté plus particulièrement sur l'un dentre eux : le tuteur. Il s'est agi de définir la place que ce dernier occupait au sein du dispositif et les compétences qu'il était amené à mettre en oeuvre pour exercer des fonctions que l'on peut considérer comme nouvelles à l'université. Ces fonctions interrogent la complémentarité présentiel-distant dans un dispositif de FAD, sont soulignées par les limites et avantages de l'outil (en loccurrence la messagerie électronique), et posent la question de la constitution dune nouvelle identité professionnelle qui serait liée à laccompagnement dans lenseignement supérieur. Elles illustrent le fait que lintégration des TIC à l'université conduit souvent les usagers à mieux définir leur rôle, voire à développer des compétences spécifiques. Les lignes qui vont suivre ne concernent que le dispositif mis en uvre sur le site lyonnais du campus. Dans un premier temps, il sest agi à travers une étude exploratoire didentifier les savoirs en action mobilisés pour laccompagnement des étudiants. Cette première approche nous a également permis délaborer deux hypothèses, à savoir : Sil y a développement dune identité professionnelle chez le tuteur, elle se construit simultanément avec ses pairs et avec ses étudiants. Les compétences acquises ou en cours dacquisition sélaborent selon des modalités variées qui vont de la mutualisation à la collaboration telle que la définit DILLENBOURG (DILLENBOURG, 1999). Dans un second temps, ces premiers résultats ont été réinterrogés dans la cadre dune recherche prenant appui sur les travaux de NORMAN (action située) et dENGESTRÖM (théorie de lactivité). Les travaux de DUBAR sur lidentité professionnelle nous ont permis de réfléchir sur les types de savoirs questionnés par lévolution très progressive des compétences identifiées. Le modèle conversationnel de LAURILLARD a servi à isoler, dans les écrits, les modalités mises en uvre pour la construction des dites compétences.
3. L'identification des compétences nécessaires aux fonctions tutorales.
3.1. Compétences technologiques.
Aux compétences purement technologiques peu mises en avant, qui vont du bon usage du téléphone à la bonne gestion du fichier joint, les tuteurs, même parmi les plus réfractaires aux nouvelles technologies, opposent lintérêt de connaître mieux et dans le détail, lensemble du système et notamment la plate-forme3: les interrogations portent sur les aspects administratifs et peuvent aller jusquà concerner la médiatisation et la mise en ligne de ressources et contenus de cours. Ce type de compétence ouvre un espace horizontal dintercompréhension (AVEROUS M., TOUZOT G., 2002) entre les différents partenaires (pédagogique, technique et administratif) du campus numérique. Il répond, en outre, à l'un des objectifs visés par l'appel d'offres Campus Numériques du ministère dans la mesure où il facilite l'institutionnalisation des TICE à l'université. Il est à signaler également que bon nombre de tuteurs, interlocuteurs uniques des étudiants, s'intéressent désormais davantage au fonctionnement administratif de l'institution, pour pouvoir, le cas échéant, fournir des informations basiques à leurs étudiants. Ils agissent, en cela, en tant que passeurs interculturels, formule que nous empruntons à Alain BAUDRIT (BAUDRIT, 1999, p 50). Mais passeurs, cette fois, entre la culture dun salarié (la majorité des étudiants le sont) et la culture administrative de luniversité. Une connaissance de la netiquette est également avancée et sintéresse essentiellement au respect du ou des destinataires. Loutil asynchrone souligne limportance de la gestion du temps. Chez les tuteurs, la sphère professionnelle déborde sur la sphère privée : quelles sont alors les limites ?
3.2. Compétences pédagogiques.
Tous les tuteurs, interrogés dans le cadre des entretiens mis en place par des étudiants de maîtrise dans le cadre de létude exploratoire, se posent des questions sur les limites du tutorat réactif et proactif. Quelles sont les limites de la sollicitation a priori, dans le cadre dun tutorat proactif ? Quels doivent être les temps de réaction dans un tutorat réactif ? Létudiant doit-il être au centre du campus numérique ? Le sens de lécoute est largement plébiscité par ceux qui sont amenés à exercer les fonctions de tuteur. Certains le placent, dailleurs, comme toute première qualité. Un sens de lécoute que d'autres nuancent en utilisant le terme dempathie. Une empathie qui permet au tuteur davoir un minimum de compréhension du projet et de la façon de fonctionner du tutoré. Est-ce son apprentissage ou encore le cours (avec les interactions et le support) qui doivent être privilégiés ? Le tuteur est tantôt un médiateur avec une action forte sur la dimension humaine : dynamisation, encouragement, information, rappel à la norme, définition de limites. Tantôt, on note une position intermédiaire du tuteur en tant que soutien aux savoir-faire. Une minorité dentre eux fonctionne sur le mode réactif accordant une autre valeur au silence des étudiants ou ne souhaitant pas tomber dans un assistanat préjudiciable aux parcours de ceux-ci et au temps quils passent à exercer des fonctions tutoriales. Aider un étudiant à sapproprier des contenus, lorienter face aux problèmes quil rencontre, lui donner de laide pour quil dépasse lobstacle, le laisser suffisamment seul pour quil mobilise ses connaissances antérieures, le renvoyer vers ses pairs pour certaines questions, nest-ce pas mettre en place une forme de pédagogie active médiatisée ou pédagogie de réseau ? Le terme psychologique est mentionné par la moitié des étudiants interrogés dans le cadre du questionnaire renseigné par la première promotion détudiants de la licence. Il est la plupart du temps peu défini, si ce nest par le fait que létudiant aime savoir quil nest pas seul face aux difficultés. Une fois cette certitude établie, la nature de laide apportée nest pas précisée. Les commentaires des étudiants ne permettent pas de savoir si lisolement concerne le fait de travailler seul ou de ne pas pouvoir échanger sur tout ce qui tourne autour des apprentissages. Néanmoins, sur certains points, sa nature est précisée : face à sa formation . Il est à noter que les étudiants parlent toujours disolement et jamais de solitude. Il est intéressant de noter également à quel point perdure lamalgame qui est fait (y compris par les tuteurs) entre autonome, seul, distant et isolé (BERNARD, 1999). La gestion de cette dimension psychologique est laissée à la libre appréciation des tuteurs. Tantôt elle revêt la forme de l'anxiété du tutoré, avant une échéance ou les examens, qui peut alors se traduire par une forme d' agressivité au niveau des messages, par la rapidité des renvois, labsence dune formule de politesse, comme si le ton montait entre tuteur et tutoré, tantôt la moindre petite production sollicite la bienveillance du tuteur, qui s'épuise alors en messages attestant la bonne réception de l'ensemble.
Ainsi la demande déguisée (le plus souvent) d'encouragement et de positionnement de la part des tutorés par rapport à un groupe qui tente d'exister vient à part quasi égale avec la demande dinformations techniques (plus centrées sur le cours), et la dépasse si on considère que linteractivité, telle quelle est décrite par les étudiants, se rapproche plus dune demande de contacts que dune réelle mise en scène de contenus. Le contact avec le référent à travers un dispositif médiatisé est une forme de communication nouvelle à luniversité.
Il semblerait également que le tuteur, par son intervention et par les outils auxquels il renvoie, mette progressivement en place lidée dune communauté éducative avec ses perturbateurs, ses insolents, ses apprenants en difficulté mais a-t-il vocation à devenir lanimateur de cette communauté ? Un animateur peut être mais aussi un membre, un membre dune communauté de pratiques, lorsque le tuteur, non spécialiste du domaine, renvoie la question pour laquelle il na pas de réponse à un autre tuteur. Une approche du travail en réseau qui nest pas coutumière du monde universitaire se met ainsi progressivement en place. Peut-être parce quil ny pas denjeu (pas dego ?), pas dexpertise spécifique ou reconnue ; on peut afficher son ignorance
En dernier lieu, le tuteur peut aussi être enclin à contrôler la situation interactive, quitte à restreindre l'activité du tutoré, il peut ainsi prendre en charge la planification des actions et leur exécution en laissant au tutoré un rôle mineur. Réduire l'activité du tutoré et, en même temps, vouloir qu'il progresse, peuvent apparaître comme deux attitudes pédagogiques peu compatibles.
3.3. Compétences discursives.
Apparaissent également des compétences qui portent davantage sur la capacité à interpréter et à produire des messages qui soient efficaces. Faire un diagnostic à travers des écrits en cours de construction, lever limplicite du dialécrit (loral au clavier) ou encore utiliser un écrit académique qui instruit, teinté de registre familier qui rassure et libère, ne peuvent simproviser. Ce juste milieu nécessaire à l'épanouissement intellectuel du tutoré, on le retrouve au niveau de l'attitude générale à adopter, telle qu'elle est décrite par Alain BAUDRIT (BAUDRIT, 1999, p 69) : un tuteur apporte peu à un tutoré, s'il se situe aux extrêmes d'un continuum allant d'une proximité sociale forte à une distance sociale non moins importante. Un problème se pose également au tuteur lorsquil sagit daider à donner du sens, de structurer, daccompagner lorganisation de savoirs nouveaux chez le tutoré, savoirs qui ne sont pas maîtrisés dans leur totalité par le tuteur, qui ne peut être spécialiste de lensemble des contenus proposés dans le cursus de formation. Les interventions d'un tuteur n'ont de valeur que si elles s'appuient sur un diagnostic sérieux des besoins du tutoré. Comment agir à bon escient auprès de ce dernier en l'absence de toute information crédible sur les difficultés qu'il rencontre, sur ce qui lui pose problème dans une perspective d'apprentissage ? Pour ce faire, les tuteurs sont tenus de se livrer à une lecture des besoins du novice. De quelles natures sont alors les prises dindices à travers le dialogue écrit/parlé qui prévaut ?
3.4 Les compétences « transversales ».
Une des particularités des tuteurs du campus FORSE lyonnais est quils sont amenés à évaluer une partie des travaux de létudiant (dossier méthodologique et méthodes qualitatives), cette partie étant prise en compte dans la certification finale. Ainsi tout en conduisant létudiant à produire, tout en le stimulant, tout en catalysant ses efforts, le tuteur est conduit à mesurer lécart entre ce qui est attendu à la fin du parcours (état de connaissances à certifier) et létat de connaissances du tutoré au moment où il interagit avec lui, lobjectif étant de réduire le plus possible cet écart. Il porte ainsi un regard sur sa propre activité, cette fonction « méta » peut être considérée tantôt comme une faiblesse du dispositif, tantôt comme une posture du tuteur, susceptible daccélérer son processus de formation.
Nous avons utilisé dans un précédent paragraphe le terme empathie. Cette expression apparaît dans le discours des tuteurs lorsquils sont interrogés. Cette attitude « professionnelle », consistant à se sentir concernés par les attentes en termes denseignement-apprentissage des étudiants, rencontre via la messagerie électronique, une très forte demande psychologique daide et de soutien. Cette demande va bien au-delà dun éclaircissement sur tel ou tel support de cours, dune demande ponctuelle de soutien moral mais concerne la position souvent délicate de lapprenant, souvent hors institution, hors famille par son statut détudiant attardé, hors dynamique dapprentissage, hors culture universitaire, hors substantif quelconque qui fait que la tutoré exige, pour le moins de la part de son seul interlocuteur, un mouvement réel de sympathie, voire de compassion. Cette demande rencontrant lattitude dempathie décrite dans les entretiens, nous lavons nommé maternage.
4. Des modalités variées de construction de compétences.
Il semblerait que les compétences des tuteurs se construisent simultanément à travers leur liste commune et la liste quils se créent à linterne (qui regroupe exclusivement les étudiants dont ils ont la charge) et peu lors des regroupements (trop durgences à régler). La première liste est un lieu déchange de postures à adopter, de références à donner et de réponses à apporter dans un contexte donné. Elle est le point dancrage de la communauté de pratiques telle que la définit WENGER. Elle est utile au groupe de tuteurs qui tente ainsi dexister mais elle apporte peu par rapport au recul nécessaire à prendre pour professionnaliser son attitude. Elle constitue lébauche dune culture du partage, ce qui est assez nouveau à luniversité. Peut-être parce que le statut de tuteur nexistant pas, il ny a pas encore de challenge qui pourrait faire obstacle aux échanges. Nous assistons davantage à une mutualisation, voire une coopération quà une collaboration telle que la définit DILLENBOURG (DILLENBOURG, 1999). Il semblerait que la liste interne, quant à elle, se prête davantage à des activités de réflexivité, dadaptation, de discursivité et de rétroaction, toute activité nécessaire à une activité de collaboration et dapprentissage (LAURILLARD, 1994).
5. Une formation nécessaire.
Compétences technologiques, pédagogiques, discursives et transversales, le champ à investir est vaste et une formation devra y répondre. Cest la confusion dans le langage utilisé qui pousse à avancer un tel argument. En effet, tutorer, pour certains, relève dune technique ; pour dautres, cest une méthode; pour dautres encore, une activité fort proche de lenseignement avec un face à face virtuel4 prenant appui sur des outils et des situations avec leurs potentialités et leurs limites. Ces potentialités et ces limites sont-elles vraiment identifiées ? Il faudrait envisager une formation experte qui dépasserait le mode de la co-formation ; en effet, la co-formation, si elle permet de lever les verrous dans une situation particulière, ne permet guère de parvenir à un niveau de conceptualisation pertinent. Un aller-retour pourrait savérer nécessaire entre une ébauche de cahier des charges : missions, fonctions, tâches (ce qui est prescrit) et des activités (ce qui est réalisé) et des compétences (ce qui est mesurable).
Parallèlement à cet aller-retour, il nous semble intéressant de placer le tuteur en position dapprenant à distance en le mettant en situation dexpliciter ses demandes, ses attentes et son incompréhension, via un dispositif médiatisé, nous nous référons en cela à A. JEZEGOU et son approche de la dissonance cognitive. Même si linstitution-support du tuteur est encore à identifier - il nest ni personnel de luniversité, ni personnel de linstitut qui le rémunère en vacations - il nen reste pas moins quun regard social (attentes des usagers et des autres acteurs vis à vis dun nouvel arrivant dont les missions sont encore peu claires) pèse sur ses tâches et ses activités et quil serait intéressant didentifier les stratégies identitaires à luvre dans ses tentatives dadaptation à son nouveau contexte de travail. Ces stratégies pouvant ensuite être utiles à la constitution dun socle commun de formation.
6. Tuteur, vers la construction dune identité culturelle et professionnelle ?
Mission, fonctions, tâches et compétences sont les éléments pour définir ce qui pourrait préfigurer un ensemble de gestes professionnels, voire un métier émergent ou une autre déclinaison du métier denseignant. La question peut en effet être posée dans la mesure où de nouvelles compétences apparaissent. Le « métier » de tuteur en ligne, en cours de constitution, souffre, à cette étape de développement, dun manque de reconnaissance institutionnelle. Des tentatives ont lieu pour évaluer le bon déroulement dun enseignement à distance, outre labandon, indicateur pertinent mais par trop définitif, les tuteurs tentent de trouver des indices plus fins. On assiste ainsi à la mise en place dindicateurs centrés sur la prestation. Les étudiants doivent pouvoir bénéficier de cours de qualité qui relèvent réellement de lenseignement médiatisé, en ligne et à distance ; le cours étant à la fois le support de cours (la ressource) et lespace quil offre à la médiation humaine. Autre indicateur de réussite, la rapidité et la pertinence de la réponse aux questions posées, notamment au niveau des corrections. Cette rapidité et cette pertinence ne sont plus les mêmes lorsquil sagit de répondre aux sollicitations diverses et parfois floues des étudiants puisque certains tuteurs ne souhaitent pas tomber dans lassistanat ou dans la prestation de service. Davantage centrée sur le tuteur, la capacité à garder son groupe tout au long de lannée, à assumer sa cohésion sont également mises en avant, ainsi que celle qui consiste à mettre en réseau lensemble des étudiants dont on a la charge. La capacité à entrer en interlocution constructive avec ses pairs et à être actif dans une équipe de tuteurs pourrait être un critère à retenir si on souhaitait poursuivre un travail sur la mise en place d'une évaluation. Restent les indicateurs indiscutables, le taux de réussite à lexamen (certification) et le taux dabandon. Labandon pourra être ultérieurement un objet détude ; on peut constater par exemple quun nombre non négligeable détudiants renoncent en début dannée universitaire, pour des raisons fort diverses : nouvel emploi, formation non prise en charge financièrement, découragement devant le programme de cours envoyé, investissement demandé
7. Limites, conclusion
perspectives.
Si on peut encore difficilement parler didentité professionnelle en cours de construction, on peut sans doute utiliser le terme didentité culturelle dans le sens où les tuteurs ont en commun un certain nombre de valeurs partagées (références systématiques au socio-constructivisme, résistance commune à la marchandisation de léducation, etc.). Le dispositif étudié étant spécifique, il apparaît nécessaire dobserver dautres dispositifs de FOAD, voire dEAD, ayant recours à la fonction daccompagnement pour tenter, à travers une série détudes comparatives, disoler ce qui pourrait être le noyau dur des compétences liées aux fonctions de tuteur. Nous employons le terme « les fonctions » tant le mot « métier » dans la grande variété des dispositifs actuels, particulièrement peu stabilisés, nous semble inadapté.
La mise en place dune équipe de recherche technologie en éducation55 a vocation à tenter de répondre aux questions que nous nous posons à la fin de cet article, notamment en focalisant son activité de recherche sur la prise en compte des pratiques autour de lamélioration de lefficacité dapprentissage. Cette question se pose à tous les niveaux du cycle de vie dun dispositif du type TICE : conception, déploiement, accompagnement, et retour dexpérience.
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1 www.sciencedu.org
2 www.sciencedu.org
3 Ensemble intégré doutils présentés au travers dune interface unique et offrant des fonctionnalités prédéfinies. Définition de la plate-forme par Richard FAEBER, université Louis pasteur de Strasbourg, responsable scientifique et technique dACOLAD.
4 Il suffit pour se faire une idée de la confusion qui règne de se reporter à la liste non exhaustive des termes utilisés dans la littérature et relevés par Hélène GODINET pour désigner les compétences du tuteur.
CARON C., GODINET H. (2002). L'accompagnement en ligne dans le Campus Numérique FORSE
http://forse.univ-lyon2.fr/rubrique.php3?id_rubrique=24 (consulté le 220103)
5 5 Léquipe de recherche en éducation (ERTé) e-Praxis est une structure universitaire qui regroupe actuellement quatre institutions : Lyon 1, Lyon 2, Grenoble et lINRP.
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