Etude de la constitution dun groupe virtuel en formation à distance
Jean Ravestein, Maître de conférence,
UMR ADEF, Université de Provence
Stéphane Simonian, Allocatairede recherche,
UMR ADEF, Université de Provence
RESUME : Lanalyse quantitative et qualitative du courrier électronique dun échantillon détudiants de DESS à propos dune tâche prescrite à effectuer en commun interroge la notion de « groupe virtuel ». Nous mettons en évidence le rôle particulier dun outil (le courrier électronique) sur les procédures dapprentissage dans dun groupe en situation de formation à distance, notamment sur son influence originale dans la constitution de groupes dapprenants.
MOT-CLES : courrier électronique, groupe virtuel, FOAD, interactivité.
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Etudiants |
Sexe | Age |
| A | Femme | 36 |
| B | Femme | 35 |
| C | Homme | 48 |
| D | Femme | 47 |
| E | Femme | 27 |
| F | Homme | 38 |
| G | femme | 35 |
1.1- La constitution des messages par courrier électronique
Les messages se distinguent notamment en fonction de lintitulé de leur objet : message dorigine, qui est un premier message envoyé sur un thème donné, avec la fonction des logiciels de messagerie « nouveau message » ; message de réponse, avec lutilisation de la fonction « répondre à », cette dernière permet un feed-back automatique, elle inclue dans la réponse le (ou les) message(s) de réponse(s) précédent(s) (sil y en a ); et le message dorigine.
Nous remarquons tout dabord que lensemble du groupe a tendance à envoyer des nouveaux messages ; seuls deux membres : B et G, utilisent plus la fonction « répondre à » que la fonction « nouveau message ». Nous avons listé ci-dessous, les réponses des membres du groupe en fonctions des autres membres (A, B, C, D, E, F, G) et du nombre de réponses (Le membre A a répondu à deux messages de F : F(2))
A répond à partir de messages de F(2), G(2), B(1), D(1), et E(1)
B répond à partir de messages de F(11), A(3), G(2), C(1) et D(1)
C répond à partir de messages de A(1) et F(1)
D répond à partir de messages de F(2), B(1), E(1),et G(1)
E répond à partir de messages de A(2), B(2) et F(2),
F répond à partir de messages de A(6), B(4), E(4) et G(3)
G répond à partir de messages de F(14), A(10), B(7), D(6) et E(2).
A partir de ces données nous pouvons nous apercevoir que B, D et G sont les membres dont le nom apparaît le plus dans un titre de message ; B, F et G envoient plus de réponses quils nont reçu de messages directs. Dun autre coté, A, B et F sont les membres dont les messages (originaux ou de réponse) suscitent le plus de réponses de la part du groupe.
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Etudiants |
Originaux vers | Réponses de | Originaux de | Réponses à partir de |
| A | 8 | 3 | 23 | 22 |
| B | 10 | 18 | 11 | 15 |
| C | 2 | 2 | 3 | 1 |
| D | 11 | 5 | 11 | 8 |
| E | 6 | 7 | 9 | 8 |
| F | 3 | 14 | 21 | 32 |
| G | 11 | 36 | 19 | 8 |
Ces résultats nous permettent didentifier que certaines réponses de A se font à partir dun « nouveau message » et non avec la fonction « répondre à » ; et pour B, F et G certains messages de réponse sont utilisés en tant que nouveaux messages et non avec la fonction « nouveau message ». Cette première observation montre que lenvoi dun message a toujours un élément de nouveauté lié à linstant denvoi. Un message électronique se caractérise par son actualisation liée au moment de lenvoi, et par la spécificité de lexpéditeur. Le courrier électronique est dynamique. La réponse à un message ou ce que nous appelons le délai de latence varie de quelques minutes à quelques heures, voire quelques jours. Linstantanéité dans le flux dinformation nengendre pas obligatoirement limmédiateté de la réponse. Le membre E, par exemple, a effectué une réponse 12 jours après la réception du message. Même si nous ne connaissons pas les causes inhérentes à ce délai de latence, nous constatons que le courrier électronique na pas pour unique fonction la réception et lenvoi quasi-immédiat dun message électronique. Linformation reçue peut-être reconduite, actualisée et modifiée dans des temporalités non définies et non déterminées par loutil technologique.
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Etudiants |
Délai minimum | Délai maximum | Délai moyen |
| A | 2 heures | 3 jour | 26 heures |
| B | 3 minutes | 1 jour | 5 heures et demi |
| C | 1 jour | 2 jour | 1 jour et demi |
| D | 2 jours | 7 jours | 3 jours et demi |
| E | 15 minutes | 12 jours | 2 jours et demi |
| F | 10 minutes | 2 jours | 17 heures |
| G | 30 minutes | 2 jours | 10 heures |
Nous notons que les membres B, F et G sont les étudiants qui répondent le plus rapidement. Ce sont également ces trois membres qui envoient le plus de « nouveaux messages » (cf. Tableau 1). Ce sont les membres les plus actifs dans lusage du courrier électronique, et peuvent-être considérés comme des initiateurs dans les discussions du groupe. Cette première analyse permet aussi de constater les différents comportements à lintérieur de ce groupe, cest-à-dire les variations individuelles dans un groupe .
1.2- Les interactions des membres du groupe
Les 182 courriers électroniques échangés concrétisent lexistence déchanges a-institutionnels entre les étudiants dune même formation , mais témoignent-ils de lexistence dun « groupe de formation » ?
Le principe dun groupe de formation, comme nous le rappelle Mucchielli (1998), est que les étudiants complètent « très significativement leur formation sur la connaissance de soi, sur les attitudes des réponses des autres à leur égard, sur le comportement du groupe et le développement du groupe en général » (p. 71).
Dans notre population, la fréquence quotidienne des interactions est la suivante : 0,8 messages envoyés par jour en mars ; 2,2 messages envoyés par jour en avril ; et 3,6 messages envoyés par jour en mai et ce de 7 heures à 3 heures du matin. On remarque donc une augmentation sensible de la fréquence, est-elle significative de la constitution dun groupe singulier ?
En psychologie sociale, dans le courant interactionniste, et plus précisément selon Abric (1996), cest bien le nombre des interactions qui se développe qui défini le groupe et « cest léchange, la communication qui est génératrice du groupe » (p. 72). Nous avons donc de bonnes raisons de penser que laugmentation de la fréquence des échanges est un indicateur de la formation du groupe spécifique.
Toutefois, il convient de prendre en compte lobjet du message et le « statut » du message selon deux modalités : réponse à un message ou « nouveau message » sans considérer quun nouveau message nest pas une réponse à un ancien message. Au contraire, nous dirons que le phénomène de feed-back est permanent et nest pas uniquement spécifique à longlet « répondre » des logiciels de messagerie électronique. Nous utilisons ici « feed-back » selon son origine cybernétique, cest-à-dire comme le retour dune information dun expéditeur vers un destinataire3.
Notre première analyse a montré que si les outils technologiques raccourcissent les délais de transmission de message, le temps de réponse des usagers varie de trois minutes à 12 jours. Le délai moyen de réponse est également différent selon les sept étudiants : 5 heures 30 minutes, 10 heures, 17 heures, 26 heures, 36 heures, 60 heures, et 84 heures.
La catégorisation par « zone » (Bales, 1958) des interactions nous permet danalyser 508 interactions de la manière suivante : 348 se situent dans la zone neutre. La justification de lusage des catégorisations du modèle de Bales est la correspondance dune tâche à réaliser. En lespèce, il sagit dun chantier « réalisation dun dispositif de FAD, dont un module est développé à partir dune plate-forme ». La zone neutre se caractérise par de fortes interactions dans les catégories « donner une orientation » (141), donner son opinion (81), et « donnez ses suggestions » (66). Lessentiel des interactions de la zone neutre sont des réponses (287 interactions sur 348) et non des questions (61 interactions sur 348). Ce sont les catégories 4, 5, 6, 7, 8, 9 de Bales correspondent à la zone neutre de la tâche, ou selon Ghiglione au « domaine de la tâche » (Ghiglione et Al, 1980, p 116).
|
Catégories |
Observations Etudiants | Observations groupe | |||||||
| A | B | C | D | E | F | G | par catégories | par zones | |
| 1.Solidarité | 25 | 15 | 2 | 5 | 9 | 12 | 28 | 96 | 149 |
| 2. Détente | 2 | 2 | - | - | 2 | 3 | 1 | 10 | |
| 3. Accord | 3 | 7 | 2 | 2 | 4 | 11 | 14 | 43 | |
| 4. Donne des suggestions | 9 | 8 | - | 3 | 7 | 22 | 17 | 66 | 348 |
| 5. Donne son opinion | 12 | 6 | 2 | 3 | 14 | 20 | 24 | 81 |
| 6. Donne une orientation | 18 | 26 | 3 | 13 | 8 | 32 | 40 | 140 | |
| 7. Demande une orientation | 2 | 5 | - | - | 1 | 1 | 7 | 16 | |
| 8. Demande une opinion | 2 | 6 | - | - | 3 | 5 | 10 | 26 | |
| 9. Demande des suggestions | 10 | 2 | - | - | - | 6 | 1 | 19 |
| 10. Désaccord | - | - | - | 2 | - | - | 1 | 3 | 11 |
| 11. Tension | 1 | 1 | 1 | 1 | - | 1 | 1 | 6 | |
| 12. Antagonisme | 1 | - | - | 1 | - | - | - | 2 |
Le modèle cybernétique du feed-back semble insuffisant ici pour rendre compte de ces résultats. En effet, le phénomène de rétro-action cybernétique suppose un temps de réaction quasi-immédiat entre linformation et son retour ; et ce retour suit un parcours linéaire de progression dans les situations dapprentissage. Ceci supposerait que, suite à lenvoi dun message, la réception de linformation soit immédiate ainsi que la réponse, ce qui nest pas le cas (le moment denvoi des mails ne correspond pas à ce modèle). Par ailleurs, lanalyse interactionnelle de Bales nous montre le déséquilibre entre les réponses (287 interactions sur 348) et les questions (61 interactions sur 348). La zone négative ne concerne que 11 interactions dont six dans la catégorie « tension ». La zone positive (149 interactions) se distingue par une majorité dinteractions dans la catégorie « solidarité » (96) et « accord » (43) ; la catégorie détente de cette zone positive ne contient que 10 interactions. La faiblesse des interactions dans la zone négative met en évidence des interactions non conflictuelles et donc un groupe où les leaders nont pas un type de commandement « autocratique ». Le croisement des catégories de Bales et des comportements de Henri et Lundey-Cayrol (1996), fait apparaître que la majorité des échanges (99,6%) dénote une présence de comportements positifs et seulement 0,4% de comportements négatifs.
Tableau 4: croisement des réactions et des comportements
|
PRESENCE (comportements positifs) |
Catégories | ABSENCE(comportements négatifs) | Catégories |
| Partager de nouvelles informations | Cat 6 | Dominer la discussion | Cat 12 |
| Poser des questions pour mieux comprendre | Cat 7 Cat 8 Cat 9 | Critiquer | Cat 12 |
| Donner des explications | Cat 5 | Etre compétitif | Cat 12 |
| Fournir des exemples | Cat 5 | Etre défensif | Cat 12 |
| Amorcer la discussion dun nouveau sujet qui fera véritablement avancer le travail | Cat 4 | Etre hostile | Cat 12 |
| Sexprimer avec humour au bon moment | Cat 2 | Etre méchant | Cat 12 |
| Faire des commentaires positifs sur les contributions des pairs | Cat 3 et Cat 1 | Etre sarcastique | Cat 12 |
Les deux fonctions dAbric (1996) entrent aussi dans des analyses de tensions
positives et négatives dans une situation de groupe. La « fonction
production » correspond au comportement du aux tensions positives
afin de réaliser une tâche. La « fonction entretien »
permet le maintient de la cohésion des groupes en neutralisant les tensions
négatives grâce à ses deux sous-fonctions. La fonction entretien
se scinde en deux autres fonctions. La première, « fonction
facilitation », est centrée sur les échanges dans le
groupe, ce sont tous les éléments liés à la structure
formelle et physique du groupe (Anzieu et Martin, 1997, p. 173). La seconde,
« fonction régulation » vise le règlement
des conflits internes pour permettre aux fonctions facilitation et production
de se réaliser. Il sagit dans le cas de la fonction régulation
des relations interpersonnelles en relation ou non avec la tâche du groupe.
Ces relations font aussi partie selon Anzieu et Martin (1997) du mécanisme
de feed-back.
1.3- Interprétation de létude
Nos résultats montrent que la fonction feed-back nest pas
la fonction la plus importante dans la constitution du groupe mais quil
sagit dabord de la fonction facilitation puis de la fonction production.
Il faudra donc bien passer du modèle cybernétique au modèle
interactif pour se poser des questions en matière de FOAD, linteractivité
supposant à la fois la rétroaction et la réactivité.
Cette position nest pas nouvelle, dans louvrage de Racle (1983) :
la « Pédagogie interactive », lauteur indiquait
déjà que les nouvelles technologies sont des transpositions de
découvertes psychologiques. La notion dinteractivité et
même dactivité (pro-activité, réactivité,
retro-activité) némane pas des nouvelles technologies, mais
de la transposition psychologie/technologie qui nous permet de faire lhypothèse
du bien fondé pédagogique des dispositifs.
Aujourdhui, pour Naymark (1999) la notion dinteractivité
est surtout « un espace de formation virtuel où lapprenant
va acquérir, construire des savoirs grâce aux fonctions combinatoires
et aléatoires de lordinateur » (p. 22). Cette définition
est complétée par la « dimension intentionnelle
qui rend compte dune part, de lintention du concepteur, de lauteur
et, dautre part, de la tension, de la motivation de lutilisateur
dans lespace interactif » (p. 22). Cette notion d « espace
interactif » se réfère à la proposition de Lévy
sur le « degré dinteractivité dun média »
(1997) : les possibilités dappropriation et de personnalisation
du message reçu ; la réciprocité de communication
(à savoir un dispositif un-un ou tous-tous) ; la virtualité
du message ; limplication de limage des participants dans le
message ; la téléprésence.
Cette étude montre donc une pratique qui peut sapparenter au
fonctionnement dun espace interactif de Lévy (1997). Linteractivité
peut alors être de trois types comme le souligne Moisan (1997) :
Linteractivité sélective : possibilité pour
lapprenant de sélectionner facilement dans les ressources existantes
ce qui lui convient (images, sons
) ;
Linteractivité réflexive : capacité dun
système à renvoyer à lapprenant la signification
de ses actions (résultat dun test par exemple) ;
Linteractivité collective : capacité dun système
à établir des communications, des échanges, des coopérations
entre les différents acteurs.
Notre espace interactif est collectif. On peut y observer les phénomènes
de collaboration basés sur linteraction de groupe et sa dynamique.
Nous sommes ici moins dans une analyse cognitiviste que sociocognitiviste. En
effet, on regarde davantage les variables du contexte qui encadrent et nourrissent
lapprentissage. Ces modèles « collaboratifs et constructivistes »
(Henri et Lungren-Cayrol, 2001) prennent pour hypothèse que « dans
le double processus, individuel et collectif, qui ne peut se réaliser
que dans le cadre dinteraction de groupe, il importe que les apprenants
partagent un même langage, un même univers mental et culturel et
un même but ». La spécificité de linformatique
nest-elle pas un usage multiple et différencié à
travers la compréhension commune dune interface dun programme
informatique ? ».
La spécificité des technologies interactives se caractérise
par la génération dun flux dinformation actualisable,
modifiable de manière quasi-intantannée. Cette particularité,
mise en avant dans cette recherche, nous a permis didentifier quelques
caractéristiques dune population restreinte constituant un groupe
virtuel. Lexamen des courriers électroniques permet de mieux saisir
la manière de travailler des apprenant en dehors de linstitution
formative. Le groupe virtuel est également un moyen dobserver la
dynamique des apprentissages et des savoirs mis en jeu par une activité
de production.
2- Perspectives théoriques et de recherches
Le groupe étudié peut être qualifié de « groupement
occasionnel » pour laccomplissement dune tâche
(De Landsheere, 1992, p. 414). La naissance du groupe, incitée par le
formateur, recours à un travail collaboratif à linitiative
des formés. Le travail collaboratif organise et coordonne des processus
collectifs pour que la dynamique de la collaboration sinstalle et permette,
dans une vision sociocognitive, de favoriser lapprentissage (France et
al., 2001). L'objectif dun tel travail, en dehors de la réalisation
de la tâche en mobilisant des connaissances du domaine particulier, est
également à vocation collaborative. Il sagit daméliorer
le rendement de chaque membre du groupe par le dynamisme de lensemble,
et de renforcer la cohésion dun groupe en situation dapprentissage.
Lintérêt du travail collaboratif dans un environnement multimédia
interactif à distance se lie à la spécificité du
contexte des apprenants : lisolement. Il devient alors essentiel
de « pouvoir participer à un groupe, déchanger
et de travailler ensemble, de résoudre un problème avec laide
des autres. » (Lamirault, 2002, p. 75). Ce constat de Lamirault
se fonde sur lanalyse dentretiens concernant un travail collaboratif
via la plate-forme WebCt.
La notion de groupe est également liée à la notion dinteraction.
Pour Lenoir (2002) linteraction sociale donne à la mémoire
concrète toute sa dimension. Cest le passage de la connaissance
en actes appelée pré-réflechie à la connaissance
réfléchie, nous trouvons ici les phénomènes dinduction.
La verbalisation permet daller vers labstraction réfléchissante
(Piaget, 1974) et la conscientisation de ce qui sapparentait à
une simple action. Il favorise alors lapprentissage par expérience,
et par voie de conséquence lapprentissage inductif, qui rend plus
performants les dispositifs didactiques.
Par conséquent, comme nous lindique Rabardel (1995), il ne faudrait
pas confondre « une perspective à dominante technocentrique
où lhomme occupe une position résiduelle et où, son
activité réelle nayant plus de statut propre, elle ne peut,
le plus souvent, être pensée que dans les termes mêmes du
processus technique » et « une perspective à
dominante anthropocentrique où lhomme occupe une position centrale
depuis laquelle sont pensés les rapports aux techniques, aux machines
et systèmes. Cette option place lactivité de lhomme
au cur de lanalyse et, de ce fait, permet dopérer le
renversement nécessaire pour pouvoir parler des choses en fonction des
hommes [
]. » (p. 20).
Lémergence dun groupe virtuel sinscrit dans une approche
anthropocentrique, et rejoint la pensée de Norman (1991) dans le sens
où la transformation de la tâche par lapprenant, nest
plus conçue selon lunique point de vue des capacités fonctionnelles
du système informatique. Le travail collaboratif engendre des transformations
de la tâche effective, mobilisant des capacités cognitives différentes
de celle requises a priori par la tâche prescrite (Norman, 1991). Lémergence
dun groupe virtuel suppose alors une recomposition de lactivité
pédagogique dans son ensemble.
Les enjeux du travail collaboratif médiatisé par loutil
informatique a déjà été étudié par
Papert (1981). Il ne faut pas sopposer aux moyens communicationnels qui
étendent les limites de lespace et du temps. Il ne faut pas douter
de leur valeur ajoutée en argumentant le manque de relations humaines
directes qui conduirait, à terme, à la fragmentation sociale.
Ce point de vue est celui des « représentants de la tendance
critique » (Papert, 1981, p. 39).
Finalement nous avons limpression dêtre toujours dans le même
débat entre ce que Papert (1981) nomme « les sceptiques
nattendant pas de la présence de lordinateur dimportants
changements dans la manière de penser, ni dapprendre »
(p. 38), et ce quil appelle « les partisans de la thèse
révolutionnaire » pour qui « la seule présence
de lordinateur va produire en elle-même des changements décisifs :
des machines à enseigner apparaîtrons dans tous les foyers, soutenue
par tout un réseau informatique, renvoyant au musée lécole
telle que nous la connaissons » (p. 231). Comme Papert, nous
soutenons quil existe une troisième voie entre ces deux modes de
pensées.
La tendance générale, première, et presque réflexe,
pour concevoir une formation à distance est dans un premier temps dorganiser,
de canaliser et de contrôler à la fois la masse de « connaissances »
à véhiculer, et bien sûr le flux de population concernée
(tuteur ou accompagnateur, étudiant). On définit alors des règles
(comportement, module, cycle
), qui délimiteront le champ daction
de lapprenant. Les règles dans le processus dun dispositif
multimédia interactif tiennent lieu dingénierie pédagogique,
mais aussi de variables spécifiques propres à loutil multimédia
interactif, en particulier la variable temporelle.
A distance, lapprenant ne ressent plus directement la pression didactique,
lintention denseigner. Il nest plus guidé par les clauses
tacites dun contrat didactique qui lui permettaient de se sentir « encadré ».
Le milieu où il étudie est le sien, sa sphère privée,
dans laquelle une multitude de variables perturbent son étude. Ces variables
sont invisibles pour linstitution qui conçoit le dispositif et
toute la difficulté en terme de conception de dispositifs de FOAD est
de se donner les moyens den tenir compte.
La chronogénèse des savoirs à sapproprier est davantage
floue, comme en témoigne la difficulté pour létudiant
à se positionner à distance dans un échéancier obligatoire
consacré aux différents modules et contenus.
La relative liberté dans lorganisation de son temps de travail
met à lépreuve la capacité dautonomie de lapprenant.
Cest pourquoi, il apparaît essentiel de pouvoir moduler la
nécessaire rationalité du programme informatique de linterface
avec lenvironnement de travail de létudiant.
La communication pédagogique devient alors « instrumentale »
(Mucchielli, 1998) cest-à-dire « quelle vise
expressément un but, cherche à produite un effet déterminé
sur le récepteur, et est capable de se modifier pour sadapter au
récepteur et atteindre par là son objectif. » (p.
31).
Cette recherche corrobore létude dHarasim (1989) sur
linteractivité comme facteur dinfluence dans les situations
dapprentissage « par le processus collaboratif qui change
la nature même de lapprentissage et ainsi augmente la qualité ».
Lémergence dun groupe virtuel permet de mieux comprendre
les enjeux des technologies éducatives dans le contexte de la formation :
« Les phases du relationnel duel ou groupal doivent être
aménagées dès la conception du système. [
].
L'apprenant doit pourvoir situer son projet personnel à l'intérieur
du projet social, institutionnalisé qu'est le projet de formation- sinon
on est en autodidaxie » (Jacquinot, 1999, p. 5).
Y compris à distance, le groupe reste un élément incontournable
des dispositifs dapprentissage, dispositifs dans lesquels les technologies
interactives imposent une responsabilisation de lapprenant qui doit « savoir
se situer dans un projet d'apprentissage, savoir choisir (ou au moins situer)
ses outils de formation, savoir se regarder faire, savoir gérer son temps,
savoir s'évaluer, savoir demander de l'aide, savoir expliciter ses questions,
ses demandes, savoir travailler avec d'autres et mutualiser ses savoirs »
(Jacquinot, 1999, p. 5).
Dans un groupe virtuel, où les énergies sont fédérées
par un objectif de production, il sagit de créer ou dadapter
des techniques particulières pour permettre aux apprenants de travailler
à distance de manière collaborative, de mutualiser le travail,
et de le réguler de manière quasi-instantanée. Cette possibilité
ne nous nétait pas offerte auparavant, la FOAD nous y engage aujourdhui.
Nous pouvons créer des groupes virtuels, mais dans quelle mesure linstitution
qui organise la FOAD doit-elle « garder la main » ?
Quel contrôle garder, en particulier pour des tâches validantes,
sur la dynamique constructive de la réalisation du travail collectif ?
Certes, les dispositifs jusqualors « intra-institutionnel »,
comme le souligne Mallet (2001), « générateurs de
régulations convenues et de contraintes » (p. 7), ne permettaient
que trop peu un cheminement personnel dans la quête de connaissance de
lapprenant, mais si nous transitions dun dispositif centré
sur lévaluation de la réalisation de la tâche à
un dispositif centré sur lévaluation de linitiative,
il va falloir renouveler lensemble des critères dévaluation
en vigueur jusquici dans les institutions éducatives. Lordinateur
interactif change le rapport à la tâche, change le rapport de collaboration
dans son effectuation, le groupe virtuel est un nouveau milieu pour apprendre,
encore mal connu des concepteurs de FOAD, cest un chantier prometteur
pour la recherche.
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1 « La virtualisation, ou passage à la problématique, nest en aucun cas une disparition dans lillusoire, ni une dématérialisation. Il faut plutôt lassimiler à une « désubstantiation » [
]. Cette désubstanciation se décline en mutations associées : la déterritorialisation, leffet Mooebius- qui organise la boucle sans fin de lintérieur et de lextérieur-, la mise en commun déléments privés et lintégration subjective inverse ditems publics. » (p. 133).
2 Exemple : Marc et Julie seraient anonymés respectivement comme suit , Julie = A, Marc = B.
3 On notera quavant dêtre expéditeur lémetteur est récepteur, et vice-versa.