Les communautés virtuelles éducatives
Colloque de Guéret 2003
Communication et collaboration en sciences à lécole :
une communauté délèves « cyber chercheurs
»
Bisault Joël
GRIEST - IUFM de l'Académie d'Amiens
UMR STEF - ENS de Cachan
Résumé
Nous présentons une étude de la communication entre élèves en sciences reposant sur la mise en place d’une action pédagogique innovante (« cyber –chercheurs ») mettant en jeu plusieurs écoles reliées par Internet. Cette étude réalisée dans le cadre d’une recherche nationale portant sur l’écriture en sciences nous a permis d’examiner l’effet des outils de communication à distance sur les apprentissages scientifiques et sur la production d’écrits en sciences à l’école. Nous pouvons ainsi montrer l’intérêt et les limites apportés par la constitution d’une communauté « virtuelle » d’élèves autour d’un projet de travail commun en sciences.
Nous présentons une étude de la communication entre élèves
en sciences reposant sur la mise en place d’une action pédagogique
innovante (« cyber –chercheurs ») mettant en jeu
plusieurs écoles reliées par Internet. Cette étude réalisée
dans le cadre d’une recherche nationale portant sur l’écriture
en sciences nous a permis d’examiner l’effet des outils de communication
à distance sur les apprentissages scientifiques et sur la production
d’écrits en sciences à l’école. Cette étude
a également montré l’intérêt et les limites
apportés par la constitution d’une communauté « virtuelle »
d’élèves autour d’un projet de travail commun en sciences.
Communication et collaboration dans la communauté scientifique
Depuis les échanges épistolaires entre savants et érudits
au XVIIème siècle jusqu’aux bases électroniques de
données utilisées depuis quelques années par des milliers
de scientifiques à travers le monde, la collaboration est une pratique
profondément ancrée dans la culture de l’échange
de la communauté scientifique (De la Vega, 2000). L’évolution
technologique récente a donc facilité des échanges qui
étaient déjà au cœur de l’activité des
scientifiques ; la communauté scientifique n’a pas seulement
importé ces nouveaux outils, elle a aussi largement contribué
à leur création, notamment celle d’Internet et du Web. Les
nouvelles techniques de communication se sont donc intégrées tout
naturellement dans la tradition ancienne de collaboration qui caractérise
cette communauté. Cependant, l’introduction de nouveaux outils
a entraîné des changements profonds dans les modes de communication :
par exemple, une partie de l’édition scientifique sur support papier
semble condamnée à disparaître non seulement pour des raisons
de rapidité de diffusion mais aussi pour une question de coût (De
la Vega, 2000).
Intégration des TIC dans les pratiques scolaires
L’essor extraordinaire de l’informatique, du multimédia et
des réseaux depuis quelques années s’est concrétisé
dans les écoles avec un certain retard qui ne s’explique pas uniquement
par des problèmes techniques (équipement et connexion des établissements
par exemple). Comme cela a déjà été constaté
à maintes reprises lors de la mise en place d’innovations technologiques
dans les systèmes éducatifs, la mise à disposition de moyens
techniques ne suffit pas pour intégrer ces outils dans la pratique pédagogique ;
comme le fait remarquer Olivier Pout Lajus, les équipements ne font pas
les usages (Pout Lajus, 2001). En dehors de quelques enseignants qui ont intégré
rapidement ces nouveaux moyens de communication dans leur pratique pédagogique,
l’utilisation de ces outils s’est heurtée à de nombreuses
réticences et a conduit à un certain nombre d’hésitations.
De ce point de vue, la politique publique Française concernant la place
des « nouvelles technologies » a notablement évolué
depuis une quinzaine d’années (Pout Lajus, 1998) : d’objet
d’enseignement, les technologies sont devenues des outils pour l’apprentissage,
intégrés dans les usages pédagogiques des différentes
disciplines : « les technologies de l’Information et de
la communication (TIC) sont des instruments ordinaires du travail quotidien
qui, au même titre que la maîtrise du langage, ne peuvent être
exercés à vide » (projet de programmes pour l’école
primaire, 2000).
TIC et apprentissage collaboratif
Les possibilités d’interaction à distance offertes par les
systèmes de communication électronique sont à l’origine
de nombreuses recherches sur l’apprentissage collaboratif et sur le travail
coopératif (Legros & al., 2001). Des programmes ambitieux (CSILE,
Belvedere, Covis) ont vu le jour notamment aux Etats Unis, au Canada et en Finlande (Lehtinen
& al., 1998) : ces programmes qui s’appuient sur une conception socioconstructiviste
ou socioculturelle de l’apprentissage (Legros & al., 2001 ; Wells,
2002) ont conduit à l’élaboration d’environnements
d’apprentissage appropriés à différents domaines
disciplinaires (notamment les domaines scientifiques). Un des points communs
de ces environnements est la possibilité d’intégrer différentes
fonctionnalités permettant une collaboration facilitée entre les
élèves ou les enseignants. Ces environnements utilisent parfois
des logiciels spécialisés (collecticiels) permettant le travail
en réseau fermé.
Le collecticiel utilisé dans cette étude
Le logiciel que nous avons utilisé dans les deux études présentées
dans cet article est un collecticiel de la société « IBM » :
Lotus Notes. Celui-ci, essentiellement utilisé par les sociétés
privées, permet la mise en place des travaux de groupe, axés sur
la communication, à l’aide du mail, mais aussi sur des types de
travail coopératif et/ou collaboratif, grâce à des bases
de documents, que nous appellerons ici pour simplifier « espaces
de travail ». Ces espaces ont un fonctionnement similaire à
celui des forums avec cependant quelques variantes. Ils permettent le dépôt
de documents numériques mis en forme comme dans un traitement de texte
classique ; ils autorisent l’insertion d’images, de sons, de
fichiers rattachés (comme dans un e-mail). Ils sont authentifiés
(nom de l’auteur, date de création), classés et catégorisés
dans l’espace de travail. Outre le fonctionnement « forum »
(apport d’une réponse à un document, complément d’information
…), ces documents peuvent être « révisés »
(modification du contenu ou de la mise en forme) par des personnes définies
et autorisées par l’auteur. Plusieurs espaces de travail spécifiques,
permettant le travail à distance, ont été utilisés
dans l’opération « cyber-chercheurs »
.Communication en sciences avec Internet : des élèves «cyber chercheurs»
Le concept didactique de «pratique sociale de référence»
(Martinand, 1986) a guidé plusieurs travaux menés par le GRIEST
depuis quelques années (Bisault, 1998, 1999). Ces travaux, centrés
sur la transposition des pratiques de communication des chercheurs en sciences
ont conduit à la conception d'un dispositif didactique basé sur
la mise en réseau de plusieurs classes d’école élémentaire
reliées par Internet autour d’un «projet de recherche»
commun. Deux aspects de l’activité des chercheurs ont été
transposés : l’investigation et la communication. Les écrits
électroniques produits par les élèves «cyber –
chercheurs» ont été étudiés dans le cadre
d’une recherche sur l’écriture en sciences. L’analyse
de l’ensemble des écrits a permis d’observer l’élaboration
conjointe des discours et des connaissances (Bisault & al., 2000 ; Bisault,
2001).
Problématique de recherche
Les pratiques de communication des chercheurs ont évolué avec
l’utilisation des nouvelles technologies sans toutefois remettre en question
les enjeux essentiels de la communication scientifique : enregistrer et
diffuser l’information, échanger les points de vue, valider les
connaissances nouvelles et capitaliser le savoir sur un sujet donné (De
La Vega, 2000). La communication intervient à tous les niveaux et à
toutes les étapes de la recherche - entre membres d’une même
équipe pour organiser les recherches - ou avec l’ensemble de la
communauté scientifique pour participer au débat scientifique :
un énoncé ne prendra le statut d’énoncé scientifique
que s’il est validé et repris par d’autres scientifiques
(Latour & Woolgar, 1988). La communication entre les chercheurs passe par
des formes variées, orales ou écrites : réunions,
séminaires, colloques, cahier de laboratoire, rapports, articles, brevets
(Ducancel, 1995b). Cet aspect de l'activité des scientifiques n'est pas
suffisamment pris en compte dans l'enseignement des sciences à l'école,
(Sutton, 1995) contrairement à la large place faite à «l'expérimental»
depuis de nombreuses années et à tous les niveaux de la scolarité
(Beaufils & Larcher, 1999).
Nous avons donc choisi de transposer à l’école certains
aspects de la communication scientifique en reliant par Internet des élèves
de différentes écoles autour d’un même «projet
de recherche» en sciences. La communication a été institutionnalisée
à toutes les étapes du projet, au sein de chaque classe et entre
les classes en utilisant différentes modalités (oral, écrit,
écrit électronique). Nous avons recherché une articulation
étroite entre activités langagières et activités
scientifiques dans la lignée de travaux antérieurs (Astolfi &
al., 1991 ; Ducancel, 1995a) basés sur une conception constructiviste
de l’apprentissage scientifique. Ces travaux ont montré comment
les activités d’écriture pouvaient accompagner les différentes
étapes de la démarche d’apprentissage en sciences (Garcia-Debanc,
1995) ; ils ont mis en évidence l’aspect structurant de l’écriture
et le rôle des interactions sociales dans la co-construction des connaissances
scientifiques (Vérin, 1995, 1998).
Sur le plan linguistique, nous nous situons dans une conception sociale de l’écriture
qui est celle de l’interactionnisme socio-discursif (Bronckart, 1996).
Nous nous inspirons aussi du modèle de production textuelle de Hayes
et Flower (Hayes & Flower, 1980). Ces deux modèles ne portent pas
strictement sur les mêmes objets (fonctionnement général
des discours pour Bronckart et processus rédactionnel pour Hayes et Flower)
et n’ont pas la même visée (modèle psychologique théorique
dans le premier cas, modèle à visée psychopédagogique
dans le deuxième cas) ; cependant ils ont en commun de montrer l’importance
des différents éléments du contexte dans le processus d’élaboration
textuelle. Pour Bronckart, l’action langagière est la part individuelle
d’une activité sociale médiatisée par le langage
qui se matérialise par la production d’une entité singulière,
le texte. Dans l’action langagière, les connaissances de l’agent
locuteur sur les normes sociales sont utilisées au titre de contexte
social et les connaissances sur les genres textuels en usage interviennent au
titre du contexte verbal. Pour Hayes et Flower, plusieurs types de connaissances
interviennent dans la mémoire du rédacteur en dehors du thème
du discours : les connaissances sur l’auditoire et celles concernant
les schémas – types de textes. Ces modèles nous ont permis
de décrire notre dispositif didactique sur le plan linguistique ;
ils nous ont également fourni des outils pour l’analyse des écrits
produits par les élèves dans cette opération.
Deux questions de recherche ont été examinées :
l’organisation du débat scientifique au delà de la classe
favorise-elle les apprentissages en sciences à l’école
la communication électronique entre élèves, par l’intermédiaire
d’Internet facilite-t-elle la production d’écrits en sciences ?
Contexte didactique de production des cyber écrits
Le dispositif didactique a reposé sur la constitution de «cyber
– équipes de recherche» composées de plusieurs groupes
d’élèves de différentes classes travaillant sur un
même «projet de recherche» et communiquant par Internet. À
partir d’un même problème général (concevoir
la maison du futur en interaction avec son environnement), sept projets de recherche
différents ont été élaborés (un par cyber
– équipe). Des activités scientifiques (expériences,
enquêtes, sorties, recherches documentaires, essais techniques) ont été
menées dans chaque classe et la communication électronique entre
les classes a été hébergée sur le réseau
interne de l’IUFM d’Amiens utilisant le collecticiel Lotus Notes.
Deux aspects des pratiques des chercheurs ont ainsi été transposés
au niveau de l’école : l’investigation et la communication.
La particularité du dispositif didactique est de décomposer partiellement
la tâche proposée aux élèves selon trois espaces
d’activité (investigation scientifique, écriture scientifique
et débat scientifique) correspondant à trois enjeux complémentaires :
chercher, écrire et débattre (document 1). L’espace d’écriture
scientifique est celui de la mise en texte proprement dite où se développe
le processus rédactionnel. Le contenu du discours est «produit»
par les activités scientifiques réalisées en classe (espace
d’investigation scientifique) : cet espace peut donc être considéré,
sur le plan linguistique, comme un espace de production référentielle
contribuant à la connaissance des objets et phénomènes
qui font l’objet d’une mise en texte par le rédacteur. C’est
par l’intermédiaire de la communication par le réseau (espace
de débat scientifique) que se développe l’interaction sociale
au sein de la communauté d’élèves (du moins la partie
externe à la classe) ; c’est donc par cet espace que se construit
la connaissance de l’auditoire qui intervient au titre de contexte social
sur la production textuelle.
Document 1 : schéma du contexte didactique de production des cyber – écrits
Le contexte didactique de production des cyber écrits est donc construit par la mise en correspondance de ces trois espaces d’activités. Bien entendu, la forme linguistique des discours dépend aussi des activités langagières «ordinaires», organisées dans chaque classe dans le cadre de l’apprentissage du Français (espace d’activité langagière) sur les différents types et genres textuels (y compris scientifiques) ; ces activités constituent donc un élément important (externe à notre dispositif didactique) du contexte de production des cyber – écrits. La véritable originalité du dispositif didactique réside dans l’existence d’un espace d’activité inter – classes, l’espace de débat scientifique, qui permet d’élargir la communication au delà de la limite habituelle de la classe.
Méthodes et outils d'analyse
Notre corpus est constitué de l'ensemble des écrits électroniques
déposés sur le réseau par les élèves tout
au long de l'année scolaire 1998 - 1999. La succession et l'enregistrement
des énoncés de travail (disponibles en permanence via Internet)
conduisait à la construction d'un interdiscours qui a orienté
toute nouvelle production (Rebière, 2000). Ces écrits sont donc
à la fois les traces mais aussi les outils d'une élaboration discursive
et conceptuelle collective.
Avant de déposer un écrit , les élèves devaient
lui donner un titre et choisir un emplacement en utilisant une liste de catégories
définies à l’avance (à discuter, messages, résultats…) ;
ils pouvaient aussi indiquer le (ou les ) auteurs(s) du document. Le nom de
l'école ainsi que la date et l’heure de dépôt sur
le réseau étaient inscrites automatiquement par le logiciel. Au
delà de leur utilité immédiate pour les élèves,
ces informations nous ont permis de reconstituer la filiation des écrits
et de les analyser à la manière d'un dialogue oral. Plusieurs
éléments importants distinguent cependant, ces échanges
d'un véritable dialogue :
la durée relativement longue - plusieurs jours en général
- entre les «répliques» (durée utilisable pour mener
des activités diverses au niveau de chaque classe)
la conservation des «propos» en machine (facilitant à priori
la mise à distance méta discursive)
chaque «réplique» impliquait généralement plusieurs
auteurs et pouvait être un discours second
Le caractère «hybride» de ces écrits nous a donc amené
à utiliser des outils linguistiques généralement conçus
pour d'autres usages. En dehors des éléments d'identification
«externes» mentionnés ci-dessus, nous avons recherché
dans chaque texte des indicateurs correspondant aux différents enjeux
du projet : chercher, écrire et débattre. Nous avons utilisé
principalement les indicateurs de discours théorique (Bronckart, 1996),
en particulier : le lexique, les procédés méta textuels,
les renvois inter textuels, les modalisations logiques et les organisateurs
à valeur logico argumentative. Nous avons aussi recherché la présence
de structures caractéristiques du discours scientifique telles que les
séquences argumentatives ou explicatives (Adam, 1992).
Présentation et analyse de quelques écrits
élaborer un projet de recherche commun
Document 2 : exemples de cyber -écrits (projet : maison sur une autre planète)
Dans la catégorie «à discuter» de chaque projet, les premiers jours de l'expérience on trouve des messages courts qui forment des échanges relativement proches de ceux des dialogues oraux. Le projet collectif se définit progressivement dans une double élaboration conceptuelle et langagière. Dans le document 2 (projet «maison sur une autre planète»), débute un échange à trois mais dont l'un (Villers) ne fait que donner un accord imprécis ; en parlant de soi à la troisième personne et en lançant sur le réseau un «vous» très vague. Ce pourrait une volonté d'être en retrait, tout en signifiant qu'on veut continuer de voir.
Le Crocq pose une question à laquelle Allonne répond en orientant
le projet différemment. Le futur de l'indicatif «sera-t-elle»
est repris par une modalité présente «peut», et le
singulier «quelle planète» est remplacé par «sur
toutes» ; la voie de recherche sur les spécificités des
planètes se referme ; on travaillera sur «la» planète
comme générique. Une autre conception de l'objet se fait jour
à cause du verbe «aller» qui est ambigu : «s'adapter
à» ou «se déplacer» ? La seconde phrase incite
à retenir le deuxième sens avec la reprise de «aller»
par «voyager» qui justifie a posteriori le lieu interplanétaire
«l'espace» utilisé dans la première phrase. La maison
est peut-être conçue dès lors comme une maison douée
d'autonomie de déplacement ce qui serait confirmé par les verbes
pronominaux «s'accrocher» et «se poser» qui reçoivent
le plus souvent des agents animés. Le Crocq réplique par une question
qui ressemble à une demande de confirmation ; il reformule ce qu'il croit
avoir été proposé. Mais il semble que sous cette nouvelle
formulation, l'objet redevienne statique : l'agent «on» construit
et «pose» la maison qui est non mobile ; il y aurait alors un objet
supplémentaire dans le «scénario», le «vaisseau»
qui est le véhicule normal de l'espace. Cet échange fonctionne
comme le dialogue oral dans la mesure où il est le lieu des ambiguïtés
et des malentendus. Dans cette première phase de travail, les élèves
n'ont pas encore trouvé un accord sur l'objet à construire et
les concepts en jeu ne sont pas encore clairement formulés.
entrer dans la communauté et définir le champ dans lequel se situera le travail collaboratif
Document 3 : exemples de cyber -écrits (projet : maison sur une autre planète)
A cause de problèmes techniques (accès au réseau), l'école
de Rochy Condé est rentrée dans le projet avec un peu en retard,
ce qui nous a permis d'observer l'entrée des élèves dans
une communauté de travail déjà constituée depuis
quelques semaines. Dans le document 3 les nouveaux venus (Rochy Condé)
manifestent leur plaisir mais aussi une vision positive de la collaboration
au sein de l'équipe («partager nos idées»). En revanche,
le «monde» dans lequel se situe la maison mêle allègrement
la science et la science fiction. La première question posée par
Rochy Condé ( sorte de devinette posée à l'autre classe)
laisse croire que le domaine de la réalité scientifique est définitivement
choisi : «Connaissez-vous les noms des neufs planètes», qui
réfère à celles que tout le monde «connaît»
; mais replonge dans la fiction pour expliquer son choix qui reposerait sur
la «connaissance» de Dragon Ball Z. De même, l'astronomie
est avancée plus comme objet de plaisir que comme objet de connaissance
(«il adore l'astronomie»).
L'orientation «futuriste» du thème donné se prêtait
à des hésitations, voire à des errances et la frontière
entre rationnel et irrationnel doit être tracée avec l'aide des
«anciens». Les enfants de Chaumont donnent la preuve qu'ils «connaissent»
les planètes de la science en les citant , puis différencient
leur connaissance de la fiction en employant le verbe «aimer beaucoup».
De même dans la phrase suivante, ils opposent les planètes «intéressantes»
de la fiction, à celles «existantes» (connaître l'existant
- aimer l'intéressant). On retrouve aussi dans ce message la définition
du domaine de travail («choisir une des planètes existantes»),
modalisée par «nous pensons qu'il faudrait». La réponse
de Chaumont peut donc être comprise comme une leçon discrète
de scientificité à l'égard des nouveaux chercheurs encore
peu au fait des «règles de travail» de la communauté.
définir les règles de collaboration de la communauté de travail
Document 4 : exemple de cyber -écrits (projet : maison sur l'eau)
Le texte du document 4, déposé à un stade plus avancé du projet, offre un exemple de message «métapragmatique» et régulateur : le texte est utilisé pour redéfinir certaines règles concernant le travail collaboratiff entre élèves ; il constitue en quelque sorte une proposition de modification de l’espace de débat scientifique. L’utilisation de phrases courtes et la mise en pages avec «points» fait commencer ce texte par trois «coups de semonce» qui annoncent le développement de l’argumentation sur un rapport d’autorité. La remarque centrale («refaire un projet avec les idées de tout le monde») est appuyée par la taille des caractères et leur couleur rouge (visible sur l’original) un peu à la manière d’une élévation du niveau de voix et d’une expression du visage lors d’un échange «physique». L’usage de ces procédés méta discursifs est la marque de la véhémence du groupe de l’école d’Allonne à réclamer une meilleure communauté de travail, même s'ils notent l'existence de grandes différences ( utilisation du comparatif «trop»). Le «rappel à l’ordre» passé, ils essaient cependant de relancer la collaboration : en trouvant des similitudes («les mêmes matériaux»), en faisant à Villers une remarque et en posant une question qui relance le processus d'échange («avez-vous une solution ?»).
un exemple de collaboration réussie
Dans le document 5, les élèves d'Allonne essaient de répondre à la question de l’accès à la maison sous l’eau, posée par les élèves du Crocq. Le système d’entrée dans la maison sous l’eau est défini topographiquement par «les trappes», puis par «une cabine», sorte d’espace intermédiaire pour entrer dans la maison. Le texte comporte une description des éléments du dispositif («c’est une grosse plaque en fer»), une indication de leur fonction («pour protéger de l’eau») et une explication du fonctionnement de l’ensemble, sous la forme d’un parcours («…on ouvre…on remonte…»). Ces informations, uniquement verbales et insuffisamment hiérarchisées ne sont pas comprises par les élèves du Crocq qui réclament des éclaircissements : «on voudrait un dessin pour comprendre».
Document 5 : exemples de cyber -écrits (projet : maison sous l'eau)
Les élèves d’Allonne avaient probablement une idée
assez précise du dispositif mais ils n’ont pas réussi à
le donner à voir et à comprendre à leurs collègues
chercheurs. Plus que la complexité du dispositif, c’est probablement
la difficulté de rendre compte à la fois d’une structure
et d’un fonctionnement dans un texte qui a conduit à cette communication
infructueuse. En effet, la double dimension informative a conduit les élèves
d’Allonne à essayer d’hybrider deux genres textuels difficilement
compatibles : un mode d’emploi décrivant un parcours temporel
qui implique un acteur fictif pénétrant dans le sas (le «on»
qui agit) et une description spatiale impliquant un point de vue extérieur
(l’œil qui observe). Cette hybridation conduit à un texte
difficilement compréhensible. La demande de dessin formulée par
les élèves du Crocq ne sera pas complètement satisfaite
par l’école d’Allonne qui travaille en même temps sur
un projet d’ensemble de la maison sous l’eau et sur la conception
d’expériences. L’école de Villers reprendra à
son compte le problème des portes et proposera «un dessin pour
expliquer» qui reprend les propositions de Allonne sous une forme plus
compréhensible. La description spatiale est assurée par le croquis
alors que la séquentialité du fonctionnement est représentée
par un texte narratif reprenant les différentes étapes du franchissement
(«on ouvre la porte, on la referme..») et mettant en relation les
éléments décrits dans le dessin. Même si ce document
n’apporte pas d’information réellement nouvelle, un important
travail de reformulation a été opéré pour construire
une représentation claire et cohérente de ce dispositif complexe,
notamment grâce à l’usage pertinent de la complémentarité
entre texte et image. Il est important de remarquer que chacun des acteurs de
cet échange a joué un rôle essentiel dans la construction
finale : les élèves du Crocq en posant la question de départ
et en demandant la réécriture de l’explication ; les
élèves d’Allonne en fournissant la solution technique et
les élèves de Villers en intégrant les contraintes techniques
et discursives dans un même écrit. Même s’il n’y
a pas réécriture au sens strict, la reprise et la reformulation
des propositions des différents partenaires aboutissent à un résultat
cohérent à la fois sur le plan du discours et sur le plan technique.
une communauté d'élèves ouverte sur le monde
Bien entendu les recherches sur le web faisaient partie des activités
d'investigation possible, à côté des activités documentaires
classiques ; des appels à expertise externe ont également été
réalisés par des courriers électroniques avec des architectes
professionnels. Après des travaux de réécriture et la création
de liens hypertextes, les documents finaux ont pris la forme de pages Web intégrant
les contributions de différents groupes. Les pages Web réalisées
par chaque cyber – équipe ont présenté les propositions
architecturales finales en associant différents médias (textes,
schémas, photos, tableaux…). L’utilisation de liens hypertexte
a facilité la navigation dans l’ensemble des propositions en mettant
en valeur les nombreuses pistes explorées par les cyber – chercheurs.
Ces documents ont été publiés lors d’un événement
final, le cyber - congrès des jeunes chercheurs. Un forum ouvert au public
a été organisé pour élargir la présentation
et la discussion de ces travaux au delà des classes ayant participé
à l’opération.
Discussion des résultats
L’étude que nous avons réalisée sur les «cyber
- écrits» présente des points communs avec d’autres
recherches portant sur l’écriture en sciences à l’école
(Astolfi & al.,1991) :
des écrits sont utilisés pendant l’investigation pour organiser
l’action ou garder en mémoire des résultats
les écrits alimentent le débat entre élèves et contribuent
à une construction collective du savoir
des travaux de réécriture aboutissent à des écrits
expositifs répondant à certaines exigences formelles.
Cependant, le dispositif «cyber-congrès» présente
aussi des caractéristiques spécifiques :
des écrits de formes et statuts divers coexistent dans la base documentaire
certains écrits remplacent des échanges habituellement assurés
par l’oral
les écrits électroniques peuvent être facilement repris,
modifiés, ou mis en relation.
L’analyse rigoureuse des cyber - écrits se heurte à plusieurs difficultés : ces écrits sont des objets langagiers hybrides ne correspondant pas à un genre linguistique établi et pour lesquels les frontières habituelles (écrit / oral, public / privé, provisoire / définitif) ont été sensiblement déplacées. De plus, les cyber - écrits ne sont pas des écrits «premiers», ils ont été accompagnés d’autres écrits «papier» divers auxquels nous n’avons pas eu accès. Notre étude ne peut donc avoir qu’un caractère exploratoire qui permet néanmoins de dégager quelques résultats provisoires.
L’étude de l’ensemble des écrits a révélé
l’usage de certains procédés de l’écriture
scientifique (organisateurs logico argumentatifs, procédés de
renvois intra ou inter textuel, macrostructures….) même si aucun
texte pris isolément ne peut être considéré comme
un véritable texte scientifique. L’usage d’Internet a offert
deux fonctionnalités complémentaires : le transfert de messages
entre les écoles et la gestion de l’ensemble des documents électroniques.
L’utilisation d’une base documentaire commune, pouvant être
consultée et modifiée en permanence, a simplifié la mise
en place de relations impliquant des éléments écrits divers
(textes de différents auteurs, séquences ou phrases d’une
même texte, images…). Les possibilités spécifiques
à l’outil informatique ont joué aussi un rôle facilitant :
simplicité des procédures de reprise et de modification d’un
écrit, possibilité d’usage de codes multiples dans un même
document. Sur le plan des apprentissages scientifiques, l’espace de travail
proposé aux élèves a favorisé les mises en relation
d’informations et contribué ainsi à l’élaboration
conceptuelle. Ce type d’environnement informatique semble en effet en
mesure de faciliter le développement de processus cognitifs de haut niveau
(construction de relations causales, de concepts…) comme l’ont montré
plusieurs études sur des environnements analogues (Lehtinen & al.,
1998). Sur le plan de la production textuelle, l’écriture électronique
permet de dépasser partiellement les contraintes de linéarité
imposées par l’écriture textuelle «classique».
Cette nouvelle forme d’écriture (Ghitalla, 1999) semble particulièrement
intéressante dans le cas de l’écriture scientifique qui
présente de fortes contraintes de planification textuelle. Les conditions
offertes aux cyber - chercheurs ont ainsi permis de donner un caractère
fonctionnel aux écrits utilisés dans la construction des savoirs
même pour des élèves qui maîtrisent peu le genre «écrit
scientifique».
L’utilisation d’un réseau électronique de communication
reliant plusieurs écoles a fait fonctionner le débat au delà
de la classe et a facilité l’élaboration coopérative
des discours et des connaissances. Le travail d’investigation mené
par les élèves est passé par la résolution de nombreux
problèmes scientifiques et techniques. Les résultats des recherches
ont été soumis à l’ensemble des cyber – chercheurs ;
des désaccords ou des conflits ont pu apparaître, mais le débat
a toujours été constructif. Bien sur, les connaissances qui ont
été construites sont liées au contexte spécifique
de la situation et font souvent appel à plusieurs champs disciplinaires
qui ne sont pas encore clairement séparés. On ne peut donc pas
parler de connaissances scientifiques au sens strict. De plus, il est difficile
d’évaluer ce qui est réellement appris par chaque élève
au travers de ces écrits impliquant généralement plusieurs
auteurs. Néanmoins, il apparaît assez clairement, au travers des
écrits analysés, que la création d’un auditoire réel
pour les activités langagières a donné un enjeu véritable
à l’écriture et a encouragé les attitudes méta
discursives ou méta cognitives (Bisault & al., 2000).
En ce qui concerne les pratiques sociales de référence qui ont
inspiré notre dispositif, il faut prendre en compte dans cette référence,
non seulement les savoirs en jeu, mais aussi les objets, les instruments, les
problèmes et les techniques, le contexte et les rôles sociaux (Martinand,
2000). De ce point de vue, la transposition des pratiques de communication -
et plus généralement de l'ensemble des pratiques sociales - des
chercheurs est très partielle : la pratique des élèves
est encore très éloignée de la pratique des chercheurs
scientifiques et l’ensemble des cyber chercheurs ne constitue pas une
communauté scientifique, même en réduction. En effet, la
communauté scientifique construit son propre savoir, possède ses
règles sociales et est détentrice d’une culture, alors que
l’activité des cyber chercheurs est régie avant tout par
des règles, par une culture et par des savoirs qui sont ceux de l’école.
La «communauté de cyber chercheurs» est donc essentiellement
une communauté discursive particulière dans le cadre d’un
projet scolaire en sciences. De ce point de vue, l’intérêt
principal du dispositif que nous avons mis en place est de faire écrire
plus (et sans doute mieux) que dans des pratiques «classiques».
Nos résultats sont donc en accord avec les résultats d’autres
recherches qui ont montré un accroissement des compétences d’écriture
et de la motivation à écrire pour des élèves participant
à des activités d’écriture collaborative (Legros
& al., 2001). Il faut néanmoins rester prudent comme dans toutes
les études empiriques du même genre qui mettent en jeu des facteurs
multiples difficilement dissociables et qui ne permettent pas des comparaisons
rigoureuses (Legros & al., 2001).
Conclusion
La constitution d’équipes de recherche coopérant par Internet
a abouti à une construction sociale des connaissances dans laquelle chaque
élève a apporté sa contribution. Les apprentissages scientifiques
et langagiers ont été étroitement imbriqués tout
au long de cette opération dans une évolution parallèle
des connaissances et des écrits. Certes, les concepts scientifiques en
jeu n'ont souvent été qu'effleurés et les textes produits
ne peuvent pas vraiment être qualifiés de textes scientifiques.
Cependant, les élèves se sont réellement posé des
questions scientifiques et nous avons observé les prémisses d’une
écriture et d’un débat scientifique à un niveau qui
nous paraît raisonnable pour l’école élémentaire.
Les résultats de notre étude sont encore très partiels
faute d’outils d’analyse suffisamment précis et en raison
du dispositif de recueil limité à l’écriture électronique.
Nous poursuivons actuellement des investigations dans le cadre d’une nouvelle
recherche avec de nouveaux outils théoriques et en mettant en œuvre
une observation plus fine des activités langagières.
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