Communauté scolaire et cartable numérique : quand l’ordinateur portable renferme les usagers !

Jérôme Dinet* & Pascal Marquet**
* Université de Poitiers, Laboratoire Langage & Cognition (CNRS UMR 6096)
** Université Louis Pasteur, Strasbourg I, Laboratoire des Sciences de l’éducation (EA 2310)

 

Afin de donner naissance ou de favoriser le développement de communautés virtuelles éducatives, de multiples expérimentations impliquant des technologies de l’information et de la communication (TIC) ont été et sont élaborées. C’est dans ce contexte qu’un cartable numérique innovant (« Etablissement Scolaire Virtuel », ou ESV-Cartable numérique), conjointement développé par ULP Multimédia et IMexpert, a été testé dans un lycée du Bas-Rhin durant l’année scolaire 2001-2002. Le déploiement du dispositif « ESV-Cartable numérique » a impliqué le développement d’une application informatique dans laquelle les informations nécessaires à la conduite de la classe sont mises à la disposition des différents membres de la communauté scolaire par l'intermédiaire d'un système gestionnaire de base de données en réseau (intranet et extranet), exploitable dans l'établissement et depuis les domiciles des élèves et des enseignants. Dans un tel environnement, les enseignants (disciplinaires ou documentalistes) peuvent stocker des ressources pédagogiques numériques, les modifier, les mettre à disposition des élèves ou de collègues et les affecter à des séquences particulières. Les ressources peuvent provenir de sites Web ou être propres à l’enseignant. Ces ressources peuvent en outre être utilisées de manière individuelle (par l’élève, seul, chez lui) ou de manière collective (en classe avec un vidéoprojecteur et un tableau interactif). En complément, certaines fonctionnalités permettent l’échange direct d’informations et de données entre les différents utilisateurs : un tableau d’affichage informe les élèves et les enseignants de la vie de l’établissement (l’absence d’un enseignant ou un changement de salle peuvent être signalés rapidement) ; des notes d’information brèves peuvent être échangées entre enseignants, entre classes ou avec l’administration ; chaque utilisateur (élève, enseignant, personnel administratif, parents) dispose d’une boîte aux lettres électronique permettant les échanges à l’intérieur et/ou à l’extérieur de l’établissement ; enfin, un « pageur » permet d’envoyer de brefs messages. Outre le développement de cette application, un équipement en micro-ordinateurs portables (à chaque enseignant et à chaque élève) et une connexion gratuite à l'Internet ont complété le dispositif.
Quoi qu’il en soit, l’une des idées sous-jacentes à la mise en place de ce dispositif était de favoriser l’émergence de pratiques reflétant l’appartenance à une « communauté virtuelle éducative », en faisant l’hypothèse que les outils mis en place (application + ordinateur portable personnel + connexion Internet offerte) favoriseraient les échanges entre les différents partenaires (enseignants, élèves, parents d’élèves, administration).


Or, à l’aide de données quantitatives et qualitatives issues d’une étude rigoureuse des comportements des différents partenaires impliqués dans le projet dans le lycée du Bas-Rhin (nombre d’e-mails échangés entre les différents partenaires, fréquence des échanges et rencontres, nature des échanges, etc.), nous montrerons que l’hypothèse semble invalidée. En effet, si le dispositif n’a pas freiné la mise en œuvre de pratiques communautaires, il n’en a pas pour autant favorisé le développement. Ce résultat apparemment surprenant est néanmoins conforté par des résultats similaires obtenus dans des travaux menés dans différents pays. D’une part, ces résultats tendent notamment à montrer que la mise à disposition des jeunes élèves (collégiens ou lycéens) des ordinateurs portables renforce chez la plupart d’entre eux les pratiques d’utilisation des TIC en « solitaires ». D’autre part, chez les enseignants, la mise à disposition d’outils informatiques personnels entraîne essentiellement des modifications de pratiques dans la sphère « privée », la sphère « professionnelle » n’étant que très légèrement affectée.