François GALICHET
Professeur à lIUFM dAlsace ( CeRF-EA 2182)
Jean-Claude MANDERSCHEID
Professeur à lIUT de Belfort
Depuis trois ans existe, dabord basé à lUniversité de Lyon, puis au Département Carrières sociales de lIUT de Belfort, un diplôme universitaire préparé en deux ans après le DEUG. Cette formation sadresse à des professionnels de la santé ( infirmiers, assistantes sociales, éducateurs spécialisés, etc.) et comporte, outre des enseignements généraux de sciences de léducation, un fort volet consacré aux divers aspects de léducation à la santé.
La principale originalité de cette formation est quelle est assurée
intégralement à distance, par Internet. Aucun document papier
nest envoyé ; tous les cours, les exercices, les travaux des
étudiants et leurs corrections sont transmis par le web.
Dans le cadre de cette formation a lieu, depuis deux ans, un enseignement de
philosophie de léducation et de la santé. Il rassemble une
quinzaine détudiants. Contrairement à dautres types
de formation à distance où les fonctions denseignement,
de correction et de tutorat sont séparées, lenseignant assure
à la fois le cours, propose des activités, les évalue,
répond aux demandes daide et déclaircissements des
étudiants.
Lentrecroisement de ces fonctions dans un réseau unique déchanges
( une simple liste de diffusion) donne lieu à des phénomènes
de groupe quil est intéressant danalyser. A première
vue, la dynamique qui se développe présente des points communs
avec la dynamique des groupes classiques : on y trouve des phénomènes
dopposition, de leadership, daffinités, etc. Mais un examen
plus attentif montre que derrière cette similitude apparente la réalité
diffère sensiblement. Les décalages temporels, le rythme des échanges,
labsence de relations non verbales font que lévolution des
conflits, les formes de leadership, dentraide, de coopération,
ne correspondent pas à celles quon peut observer dans des groupes
présentiels.
I.- Organisation générale
de la formation
Le module, intitulé « Philosophie
de léducation et de la santé », est proposé
en première année pour une durée dun semestre. Il
est obligatoire.
Pour lannée 2002-2003, 19 étudiants étaient officiellement
inscrits à ce module. Dans la pratique, 15 ont régulièrement
participé aux échanges et remis des travaux permettant la validation
du module.
Le message suivant a été mis par lenseignant sur le site
au début du cours afin de préciser le cadre et les consignes :
1°) Ce cours est en principe semestriel. Il est organisé en cinq
périodes de trois semaines chacune, ce qui nous conduira probablement
à terminer courant mars.
2°) Pour chaque période sera déposé, dans la rubrique
« Documents », un chapitre du cours. La première
chose que vous ayez à faire est évidemment de le lire, éventuellement
en limprimant pour pouvoir y revenir plus commodément, souligner
les passages qui vous semblent importants, etc. Sil y a des points qui
vous paraissent obscurs, allusifs ou contestables, je vous demande de men
faire part à laide dun message diffusé sur le
site ( et non à mon adresse personnelle), afin que tous les étudiants
puissent en avoir connaissance, ainsi que de la réponse que je donnerai.
Cette possibilité pour chacun de savoir tout ce quécrivent
les autres, y compris le professeur, est essentielle, et pour vos camarades
de lan dernier, cétait lun des principaux attraits
de cette formation. Il convient donc de ne réserver les messages personnels
au professeur que pour les problèmes qui nécessiteraient une certaine
confidentialité.
2°) A la suite de chaque chapitre se trouve une bibliographie. Bien entendu,
elle nest quindicative : il nest pas obligatoire, et dailleurs
il serait impossible, dans le temps limité dont vous disposez, de lire
tous les ouvrages mentionnés. Cest donc à vous, en fonction
de vos intérêts, de vos disponibilités, de choisir le ou
les ouvrages que vous décidez de lire. Il va de soi que si, au cours
de votre lecture, vous avez quelque difficulté que ce soit dans la compréhension
dun point, je suis là pour vous aider à les résoudre!
3°) A la suite du cours figurent un certain nombre de travaux proposés
: « essais » à rédiger, sujet de discussion,
textes à expliquer, recherches documentaires à mener. Je vous
rassure tout de suite : je ne vous demande pas de les faire tous ! Je sais que
vous avez bien dautres occupations et cest donc à chacun
dentre vous destimer ce quil peut faire : un peu plus pour
tel chapitre, un peu moins pour un autre. Néanmoins, il me paraît
essentiel que pour chaque séquence, chacun dentre vous se manifeste
par au moins une intervention - soit la réalisation dun des travaux
proposés, soit une réflexion personnelle soumise à la discussion
de tous. Jattache beaucoup dimportance à la régularité
de cette participation, même modeste : cest la condition pour faire
vivre cet enseignement à distance et le rendre véritablement interactif.
Cest pourquoi jindique dès à présent quun
des paramètres de lévaluation finale sera pour moi la régularité
de votre participation.
4°) Outre ces exercices relatifs à chaque séquence, lévaluation
terminale se fera également par la réalisation dun mini-dossier
( une dizaine de pages) sur un sujet de votre choix, à caractère
philosophique. Il est encore trop tôt pour le déterminer, mais
vous pouvez commencer à y réfléchir et me soumettre vos
propositions.
(
) Je mengage à réagir sur chacune des interventions
( travaux, remarques, questions, réflexions personnelles) que vous ferez
, même si mon emploi du temps fait que parfois quelques jours, voire une
semaine sécoulent entre votre envoi et ma réaction. Nhésitez
pas à me relancer si nécessaire, car il peut arriver que devant
labondance des contributions ( ce qui en soi est bénéfique)
jen oublie une par inadvertance.
Je vous souhaite maintenant bon travail, et jattends vos contributions.
Comme on le voit, le message initial
indique demblée que la modalité normale de la formation
est la liste de diffusion où tout ce qui est adressé à
lun est également disponible pour tous les autres ; la relation
duelle ( et confidentielle) de lenseignant à chaque étudiant
est réservée aux situations exceptionnelles, et dans la pratique
elle ne sera presque jamais utilisée, même si, comme on le verra,
la question sera posée à un moment de lévolution
du groupe.
Les exercices proposés à la suite de chaque chapitre du cours
étaient volontairement très diversifiés, comme par exemple :
- Questions classiques sur un texte
- « Question-débat » appelant, non une dissertation
traditionnelle, mais plutôt une « intervention »
pouvant en susciter dautres et déboucher ainsi sur une sorte de
forum.
- Q-sort ( ex. : définitions de la santé) avec justification
des choix et des rejets - « Portrait chinois » [« si
cétait
], par exemple sur lautorité.
- Dilemme moral ( ex. : cas de Heinz)
- Récit autobiographique de « mon éducation »
( familiale et scolaire).
- Recherches de textes illustrant les différentes métaphores de
léducation exposées dans le cours.
Cette diversification avait un double objectif :
- rassurer, mettre en confiance des étudiants qui étaient pratiquement
tous en cours demploi et étaient donc éloignés des
formes scolaires du travail philosophique comme la dissertation
et lexplication de textes. Il sagissait de leur donner une nouvelle
vision du philosopher, qui compense les éventuels échecs quils
pouvaient avoir connus dans leur approche de la philosophie scolaire. On le
verra par leurs réactions, cet objectif a été très
largement atteint
- permettre à chacun de trouver son « style » propre,
dadopter la démarche lui convenant le mieux. Ici également,
on verra que la mise en commun des travaux a permis à certains dexpérimenter
des formes de travaux pour lesquelles ils éprouvaient a priori peu daffinité.
II.- Le rapport des étudiants
au cours
1°) Appréciations des étudiants sur le cours.
On note, tout au long de la formation, un certain nombre dappréciations
spontanées, non sollicitées, sur le cours. Ces appréciations
sont visiblement liées au caractère nouveau pour eux de ce type
denseignement, qui à la fois les déconcerte et les enthousiasme.
Voici quelques exemples de ces réactions :
Merci pour vos remarques concernant mes travaux.
Vous avez la faculté de toujours nous faire réfléchir à
des aspects auxquels nous n'avions pas pensé dans la réalisation
de nos travaux, et c'est très formateur. Finalement, même lorsqu'un
exercice est "livré", il n'est pas terminé car de vos
réflexions, découlent toujours d'autres enseignements et interrogations.
Cette formation est décidément un véritable défi
!
On le voit, létudiant
ici découvre que la forme non scolaire de lenseignement
remise des travaux et réactions de lenseignant « en
continu » - transforme complètement la signification même
de lexercice. Celui-ci nest plus une production définitive
donnant lieu à une évaluation instantanée, mais plutôt
un point de départ susceptible de prolongements. Ce quon appelle
« lévaluation formative », qui dans lenseignement
scolaire est si difficile à réaliser, se réalise donc ici
pour ainsi dire spontanément, sans y penser, sans quil soit besoin
de dispositif particulier.
Une autre réaction témoigne que les conditions particulières
de lenseignement à distance ( travail dans la solitude, mais toujours
avec la perspective du regard virtuel de lautre) favorise une sorte dintrospection.
Alors que dans un cours « présentiel » on est entièrement
absorbé par lactivité découte et de prise de
notes, la lecture à domicile, sans durée imposée, permet
une réflexivité permanente qui se traduit dans les messages adressés
à lenseignant :
Bonjour François,
Voici mon exercice 1 de la 2ème période...J'ai énormément
apprécié l'énoncé de cet exercice. N'y voyez aucune
obséquiosité, c'est juste que je me suis rendu compte que durant
toute sa réalisation, j'avais un sourire sur mon visage. Je suis tout à
fait conscient d'avoir un problème récurrent avec l'autorité,
et par rapport à votre cours je pencherais aisément pour
les anarchistes du 19ème siècle pour qui elle incarne une
société répressive (avec plus de modération bien
évidemment !).
J'ai adoré l'expression "l'autorité, comme l'endive,
a besoin d'ombre pour prospérer"...c'est tellement vrai, en tout
cela évoque multiples situations vécues!
Ces réactions sexpriment souvent sur un mode humoristique :
Bonjour François,
Je suis ravie d'avoir retrouvé
de vieux copains de lycée.. je veux parler de Kant , Rousseau, et Platon..
j'avais oublié comme ils étaient brillants!! je me suis placée
en orbite à côté d'eux ! Quelle vue!Merci pour vos cours
qui me boustent le cerveau! Bonne lecture !
2°) Phénomènes dautorégulation : le « contrat
didactique spontané ».
On constate également que les étudiants, spontanément,
proposent et adoptent des règles qui nétaient pas incluses
dans les consignes de départ.
Désolée, je suis un peu débordée ces temps-ci,
mais je ne manque pas de me concentrer sur les devoirs à rendre. J'essaie
de ne pas lire ceux des autres tant que je n'ai pas fait les miens. En revanche,
je lis tous les messages les accompagnant. J'ai d'ailleurs été
ravie de voir que je n'étais pas la seule à avoir depuis longtemps
un rapport assez mauvais avec l'autorité, ne serait-ce qu'avec l'idée
d'autorité ( cf Manu), donc c'est vrai que j'ai du mal d'être très
objective quant aux exercices à faire, notamment celui du portrait chinois.
Je me suis tout de même amusée à le faire, et je me suis
permise d'apporter une petite touche de provocation, parfois digne d'une
adolescente boutonneuse... J'espère que malgré tout, vous prendrez
autant de plaisir à le lire que je n'en ai pris à le rédiger.
La règle ici énoncée ( « ne pas lire les devoirs
des autres tant que je nai pas fait les miens ») navait
pas été formulée par lenseignant. Elle sest
imposée à cette étudiante comme un principe , alors même
que pour dautres ce fut linverse : ils lisaient systématiquement
les devoirs déjà produits par les autres avant de faire le leur,
en justifiant leur démarche par divers arguments : ne pas répéter
ou refaire ce qui a déjà été fait, se donner des
idées de départ sans risquer dêtre accusé de
copier, puisque la transparence totale fait que toute tentative en ce sens serait
immédiatement décelée, et serait donc absurde. Il y a donc
là un phénomène de « contrat didactique spontané »,
qui nest plus passé avec lenseignant et à son initiative,
mais entre létudiant et lui-même, lenseignant nétant
alors convoqué quà titre de témoin.
Dans le même registre, on peut relever des initiatives spontanées
dappropriation du cours, témoignant de linvention de stratégies
personnelles :
Bonjour François, bonjour tout le monde,
Je viens de terminer une journée de travail personnel consacrée
au travaux
dans le cadre du cours de philo de l'éducation. Fatigué, mais
satisfait de
tant de réflexions. Dans mes pratiques personnelles, j'ai l'habitude
de
résumer les cours que je reçois afin de mieux me les approprier.
François, pourriez-vous lire le résumé joint et me dire
si je demeure fidèle
à votre pensée ? Tout commentaire est bienvenu. Comme je l'indique
dans le
document sur l'exercice 1, la philo n'a pas toujours été ma tasse
de thé,
mais depuis quelques années j'essaie de rattraper mon retard.
Cette initiative aura un écho, puisque à la suite de ce message
plusieurs autres étudiants proposeront, eux aussi, à lenseignant
dexaminer et dévaluer leur résumé. On imagine
mal de telles initiatives dans un cadre scolaire traditionnel, alors quici
elles paraissent, une fois encore, surgir tout naturellement du fait que le
cadre de la liste de diffusion permet de confondre très étroitement
les fonctions denseignant et de tuteur, alors que dans dautres formules
denseignement à distance, elles sont dissociées.
4°) Expression spontanée des difficultés ou des interrogations
concernant les processus dapprentissage : un processus dautorégulation.
Il en va de même des problèmes de compréhension ou de
suivi des consignes, qui dordinaire sont détectées par lenseignant
dans le cadre classique dune « pédagogie de remédiation »,
alors quici cest létudiant lui-même qui formule
le premier diagnostic :
Bonsoir,
Je viens de trouver dans mes messages : 2 exercices d'Armelle : portrait chinois
et étude de cas Étaient ce des exos perso ou j'ai loupé
quelque chose ?
En plus il est question de deuxième session ??!!!.?? là
j'angoisse.... deuxième session depuis QUAND ?
Il est à noter que dans le cas de cet étudiant, ce sont ses camarades
et non lenseignant qui lui donneront les informations concernant le déroulement
du cours et lorganisation des sessions. On peut donc observer que linstauration
dune véritable « communauté virtuelle éducative »
suscite des processus dautorégulation spontanée, de telle
sorte que lenseignant, sil continue de superviser lensemble
des échanges et des productions, nest plus astreint à intervenir
chaque fois « en personne ».
III.- Le rapport des étudiants
à lenseignant
Nous avons déjà vu
comment le cadre de la communauté virtuelle permettait une liberté
beaucoup plus grande de lexpression des étudiants vis-à-vis
du cours. Cette liberté se retrouve lorsquil sagit des interventions
de lenseignant portant sur les travaux produits. On sait combien, dans
le cadre scolaire traditionnel, la contestation des appréciations de
lenseignant est difficile, parce quelle semble menacer lautorité
même de celui-ci. Dans le cadre de la communauté virtuelle en revanche,
ces appréciations suscitent de très nombreuses réactions,
comme par exemple celle-ci :
Bonsoir François,
Merci d'avoir réagi si vite, je profite de mon droit de réponse.
Je n'ai pas le sentiment d'avoir eu une position tranchée dans mon discours,
je cite :" L'établissement de règles en commun et le
devoir pour tous de s'y conformer pareillement est incontournable, mais çà
ne me semble pas déterminant pour redonner du sens à l'apprentissage
des savoirs, tant pour l'enseignant que pour l'enseigné". Vous entendez
:"J'estime que l'instauration de rapports démocratiques dans l'établissement
scolaire n'est d'aucun intérêt pour la transmission et l'acquisition
des savoirs, pour le développement des apprentissages". J'entendais
: "L'instauration de rapports démocratiques dans l'établissement
scolaire est incontournable, autrement dit : nous n'avons pas le droit
d'en faire l'économie, il n'est même pas envisageable
de faire autrement
(
)Quand je dis "et en admettant que ce le soit [...], discréditer
plus encore l'école aux yeux des apprenants et à accentuer le
malaise du corps enseignant", vous entendez:" je pense que les rapports
démocratiques peuvent même être nuisibles à la transmission
et à l'acquisition des savoirs(perte de temps, désordre, bavardages
inutiles);" Là j'ai du mal à croire que vous ayez compris
cela et que vous n'ayez pas réagi à la première lecture.
Personnellement, je n'aurais pas laissé passer de tels propos sans réagir
immédiatement. Alors loin de moi l'idée que l'instauration de
rapports démocratiques soit inutile voir même plus grave: nuisible.
(
)Je crois qu'en même que là ou j'ai fait une erreur, c'est
d'avoir relié la notion d'autorité démocratique, à
l'école. (Cf votre réponse à la contribution de Manu: "Je
suis d'accord avec vous sur le fait que c'est peut-être seulement dans
le cadre familial qu'une autorité vraiment démocratique est possible,
car la discussion, l'explication, la concertation y sont aisées en raison
de la taille réduite du groupe familial et en raison du temps disponible".)
J'avoue me perdre un peu dans ces débats, et je n'ai pas toujours la
réponse attendue, mais ne m'en veuillez pas, je sais toujours par contre,
ce que je n'ai pas voulu dire. D'ou cette explication qui je le souhaite, clarifiera
un peu les choses.
Bien cordialement, Laure.
On peut noter que lexpression
« droit de réponse » navait été
à aucun moment employée par lenseignant ; son usage
par létudiante indique bien quelle se place demblée
dans le cadre dun débat ayant des formes juridiques garantissant
la réciprocité des échanges plutôt que dans le cadre
scolaire dune subordination ou soumission a priori de lenseigné
à lautorité de lenseignant. Par ailleurs, on relèvera
également la référence à une remarque de lenseignant
faite à la production dun autre étudiant ( Manu). On le
voit bien sur cet exemple, le travail de clarification , dapprofondissement
et dexplication ne se fait plus dans le cadre duel de la relation professeur/élève,
mais dans un cadre collectif, communautaire, où lévaluation
de lun est immédiatement reprise et intégrée par
les autres.
IV.- Le rapport des étudiants
entre eux
Cest évidemment dans
ce domaine que les observations sont les plus nombreuses et les plus riches.
On peut regrouper les interventions et réactions des étudiants
aux propos de leurs pairs en quelques catégories particulièrement
significatives :
1°) Développement de débats spontanés.
Il sagit ici de discussions qui ne correspondent pas à des
questions posées par lenseignant, mais qui surgissent de manière
imprévue, souvent même au détriment des sujets officiellement
proposés.
Ainsi une étudiante, Delphine, soulève-t-elle un problème
qui va susciter des échos persistants :
Suite à l'étude du texte d'Alain, je me permets de poser une question
à qui voudra bien l'entendre, à savoir ce qu'il faut penser, si
on admet que l'instruction est impossible dans le cadre familial des parents
qui justement dispensent eux-mêmes les cours à leur progéniture
?
Le débat, qui navait pas été sollicité par
lenseignant, va se prolonger plusieurs semaines, et conduire lenseignant
non seulement à y intervenir lui-même, mais à proposer des
textes ou des références susceptibles déclairer la
question. Ici encore, on peut confronter ce processus à celui dune
discussion « en présence » dans une classe :
certes, il arrive souvent que des questions surgissent qui nétaient
pas prévues par le professeur, mais en général, une fois
lheure terminée, le cheminement « normal »
reprend et la discussion reste sans lendemain ; ou bien si elle se prolonge,
cest en vertu dune décision discrétionnaire de lenseignant,
qui choisit den faire un thème de travail. Ici en revanche le développement
du débat suit un cours « naturel » : il séteint
de lui-même sil ne rencontre pas décho, et samplifie
également de lui-même dans le cas contraire, sans aucunement perturber
le déroulement du travail programmé par ailleurs. Lenseignant
dispose ainsi dindicateurs autrement plus fiables et plus précis
pour juger de limportance à lui accorder dans la programmation
ultérieure du cours.
2°) Expression, dans le cadre de lenseignement, de préoccupations
personnelles liées à la « vie réelle ».
Il arrive aussi que la « vie réelle » fasse
irruption dans le cadre du cours, non pas pour le perturber, mais au contraire
pour rendre plus concrètes les interrogations philosophiques sur léducation
et sur la santé. Ainsi cette intervention de Catherine, qui fait part
dun événement très douloureux quelle vient
de subir, à la fois pour exprimer une détresse personnelle et
pour poser un problème essentiel :
Militants associatifs, délégués du personnels, nous
nous battons mon mari et moi-même depuis déjà longtemps
pour défendre la dignité humaine.
Vendredi 6 décembre, en allant au travail, il a été victime
d'un accident de la circulation.
Très dépendant (momentanément), il se retrouve, membres
brisés, en service orthopédique du CHR de Nantes.
La tête à l'envers, sur mon temps de garde-malade, je m'imprégnais
des cours de philo et je me battais avec la compréhension du Choix d'éduquer
de P. Meirieu. Je rêvais à un monde parfait...
La réalité de l'hôpital m'a remise devant notre réalité
du moment. Non seulement j'ai épaulé quotidiennement mon pauvre
compagnon, mais j'ai dû chercher à comprendre l'organisation du
service, la nature de ses blessures, leur gravité, leurs conséquences
éventuelles, les soins prodigués...J'ai dû parlementé
pour qu'il ait accès à un minimum de paroles, de compassion, de
douceur dans le geste, d'hygiène parfois.
Au bout d'une semaine, j'ai craqué et je me suis fâchée
! Nous nous sommes heurtés à une foultitude de détails
qui lui empoisonne la vie. Mais le plus dur, c'est le manque de communication
(qui se répercute à tous les niveaux) et de prise en compte "sociale"
du malade.
En m'excusant de perturber le cours, je vous lance cette question à vous,
chers collègues étudiants :
Le malade blessé soigné dans une grande structure hospitalière
est-il un Sujet ?
A bientôt pour le rendu d'un exercice...
Catherine
Cette intervention suscitera de très nombreuses réactions, qui
se développeront sur un double registre : témoignages de
sympathie personnelle, paroles de réconfort et dencouragement,
mais aussi réponse à la question posée. Or ce qui est intéressant,
cest quil est très difficile, pour ne pas dire impossible,
de distinguer les deux, de séparer le psychologique du philosophique,
laffectif du questionnement universalisant. La communauté virtuelle
éducative, parce quelle met le corps entre parenthèses (
mais sans aucunement le supprimer, car il demeure à larrière-plan
des échanges, comme on le voit bien dans cet exemple), incline certainement
plus aisément à cette perspective universalisante que le cadre
présentiel de la classe, où le corps est vécu par lenseignant
plus comme une perturbation ( bruits, agitation, etc.) que comme une source
de réflexion.
3°) Phénomènes de tutorat spontané.
Tout au long de la formation, on a relevé de nombreux messages appelant
à laide, par exemple à propos dune notion incomprise
dans le cours, ou dune incertitude relative à tel ou tel exercice.
En principe, ces demandes daide sadressaient à lenseignant,
qui, dans ses consignes de départ, avait explicitement invité
les étudiants à exprimer leurs difficultés de compréhension
ou dexécution. Mais dans la pratique, il est arrivé souvent
que lenseignant, étant pris par diverses occupations, ne puisse
répondre à ces demandes avant plusieurs jours, voire une semaine
ou deux. Et lorsquil sapprêtait à le faire, il constatait
que la demande avait déjà été traitée par
un ou plusieurs étudiants, souvent aussi bien ( voire mieux
) quil
ne laurait fait lui-même.
Ici encore, ces phénomènes témoignent de ce que la solidarité
inhérente à la constitution dune véritable communauté
éducative nest pas affaire dexhortation à aucun
moment lenseignant navait invité explicitement les étudiants
à cette entraide mais dun climat qui sinstaure par
lintensité et la régularité même des échanges.
Lannée précédente en effet, ces phénomènes
de tutorat spontané avaient été beaucoup moins nombreux,
sans doute parce que la taille nettement plus restreinte du groupe ( 8 étudiants
réguliers) navait pas permis la même fréquence démission
des messages ( 333 messages en 2002-2003, contre 98 en 2001-2002). On le voit,
la fréquence des échanges semble être, par rapport à
la taille du groupe, dans un rapport de proportion plutôt géométrique
quarithmétique du moins jusquà un certain seuil,
car il est permis de penser quau-delà dun certain nombre,
les échanges deviennent plus difficiles ou se polarisent autour de quelques
leaders, comme dans les groupes réels. Cet optimum reste encore à
déterminer de manière précise. Pour notre part, nous serions
tentés destimer quil se situe entre quinze et vingt.
4°) Phénomènes dencouragement et de soutien spontané
entre étudiants
Sans aller jusquà une aide tutorale explicite, de nombreux
messages apportent une sorte de soutien informel, plus affectif que cognitif,
à des pairs ressentis comme en difficulté. En voici quelques exemples
parmi bien dautres :
Bonsoir Armelle
Il semble que tout le monde se tourne vers toi pour t'aider à ne pas
perdre pied , et c'est super !
J'espère que tu auras pu enfin accéder à toutes les salles
et aux cours s'y rapportant, mais surtout ne sois pas trop stressée par
le temps qui passe, je suis sûre que tu arriveras à tout gérer
en temps en heure.
Bon courage, et à bientôt
Claudine
Ce qui est intéressant dans ce message, cest quil manifeste
une prise de conscience explicite du caractère collectif, unanime, du
soutien à cette camarade qui avait exprimé ses difficultés.
Souvent, ces messages prennent la forme dun « constat didentification » :
on soutient lautre en relevant des similitudes avec lui, en avouant quon
a soi-même des problèmes un peu semblables :
Bonjour Claudine,
J'ai été beaucoup touché par les propos que tu tiens à
travers tes exercices de philo. Ton discours m'a ému et je me suis senti
très proche de tes dires.
Je ne pense pas que les parcours non universitaires soient des freins à
la réflexion philosophique. J'ai beaucoup apprécié ton
humilité, alors que tes propos témoignent de capacités
intellectuelles importantes et bien présentes. Je n'ai moi non plus jamais
vraiment fréquenté l'université, plus par choix que par
inaccessibilité. Avec le Duepss, c'est la première fois que je
tente un vrai titre universitaire.
Les destinataires de ces messages expriment régulièrement limportance
quils ont pour eux et la richesse de leurs apports :
Bonjour chères et chers collègues embarqué(e)s sur
le Duepss.
Je tiens à vous et nous remercier et féliciter pour la profondeur
des commentaires que je viens de lire en mettant de l'ordre dans ma boîte
de philo. Pour ma part, les points qui m'ont le plus questionnés dans
tous ces échanges sont les suivants :
(
)Je tiens à souligner la richesse des propos de Brigitte qui m'a
époustouflé, les métaphores de Joseph qui m'ont beaucoup
amusé (du 1er boeuf qui accède à une eau limpide à
l'âne que l'on ne peut faire boire s'il n'a pas soif) et les parcours
personnels de Delphine, Claudine et Nordine qui m'ont
impressionné (bravo pour ces cheminements et dépassements personnels).
Vivement la suite, c'est génial de pouvoir échanger des idées
comme cela et à travers les océans.
Olivier W.
Parfois, ces échanges entraînent
de véritables « réactions en chaîne » :
la difficulté avouée dun étudiant, comme celle de
Claudine :
Bonsoir,
(
) Je n'ai de par mon cursus scolaire aucune base concernant la discussion,
la dissertation philosophiques, et c'est probablement là que mes limites
commencent à se faire sentir. J'essaie de récupérer un
retard de méthode sans certitude d'y parvenir, et je vous remercie vraiment
pour votre offre d'aide si quelque chose me posait problème dans le cours
ou par rapport aux questions posées. Je suis consciente qu'il me faut
énormément de temps pour venir à bout d'un exercice, et
que cela finira par me pénaliser, ne serais-ce que pour la validation
du module dans les temps. Je réfléchis encore pour savoir si je
le tenterai cette année. Pas de certitude encore.
Bien, j'en termine avec mes états d'âme et vous dis,
A bientôt,
Claudine
suscite des protestations comme celle-ci :
Excuse-moi d'intervenir dans
tes échanges avec François, mais permets-moi de nuancer tes propos
sur tes difficultés : vu la qualité de tes écrits, je m'étonne
un peu de ton pessimisme. Je ne sais rien sur le temps qu'il te faut, mais je
peux lire la richesse habituelle de tes écrits. Un petit mot dencouragement...Olivier
Il est intéressant de noter
ici quOlivier, bien que sachant parfaitement que tout est accessible à
tous, sexcuse « dintervenir » dans les échanges
de sa camarade avec lenseignant : on le voit, la pleine transparence
qui caractérise la communication dans la communauté virtuelle
éducative nempêche nullement que des échanges duels
puissent sinstaurer, jusquà une sorte de « confidentialité
simulée » où les participants ont connaissance des
dialogues singuliers qui sinstaurent , mais sinterdisent, sauf exception
à justifier, dy intervenir. On peut relever là linstauration
spontanée dune sorte de « code de bonnes manières »
qui nest à aucun moment explicité, et encore moins formalisé,
mais qui nest pas moins exigeant pour autant.
Dans le cas que nous présentons, cette intervention « intempestive »
mais justifiée permet à létudiante dexpliciter
ses difficultés :
Bonjour vous deux,
Merci pour vos messages d'hier qui m'ont, je dois le reconnaître, fait
chaud au cur. C'est vrai qu'après le débat sur l'autorité
démocratique, je me suis beaucoup remise en question, et que je me suis
sentie aussi, beaucoup remise en question. J'ai du faire un gros effort sur
moi-même pour ne pas tout laisser tomber. Je ne sais pas trop ce qui est
de l'ordre du complexe ou de la culpabilité, c'est quelque chose dont
nous avions déjà débattu lors du 1er cours de philo, mais
c'est vrai que je vis assez mal mon inégalité de parcours scolaire
et que du fait, je me sens parfois exclue du groupe, comme si on ne me
reconnaissait pas le droit d'y appartenir. C'est ce qui fait que j'ai mal vécu
la réponse de François à ma participation au débat.
Bien sûr, je sais aussi que c'est ridicule, et qu'il a répondu
comme il l'aurait fait pour tout un chacun, et en cela je le remercie, car finalement,
le contraire serait m'épargner et donc reconnaître implicitement
ma différence d'avec vous tous, et bien sur, je ne pourrais pas avancer
parce que les dés seraient pipés. INSOLUBLE !!!, VITE UN PSY pour
m'aider à dénouer l'écheveau de mon âme torturée!
Allez, j'arrête là, j'ai comme tout le monde des jours avec et
des jours sans, mais je travaille à la construction de pleins de jours
avec.
Merci encore à tous les deux qui avez tenté de restaurer mon petit
ego(peut-être que finalement je fais un gros complexe de supériorité,
et que je ne supporte pas d'être remise en question ?
Allez savoir ! POUAH!!! quelle horreur!)
Bon allez, cette fois je vous laisse vraiment, car vous avez ,comme moi ,autre
chose à faire que vous lamenter sur moi;
Amicalement à vous,
Claudine
Dans ce second message se trouve révélé un fait que le
premier message avait passé sous silence : létudiante
avait « mal vécu » la réponse de lenseignant
à sa participation au débat. Dans son dialogue avec lenseignant,
elle navait pas exprimé ce malaise, se contentant de justifier
telle ou telle de ses affirmations. Cest lintervention dun
pair qui lamène à le reconnaître explicitement, mais
il nest pas sans intérêt de noter quelle le fait en
sadressant à un camarade, et non à lenseignant lui-même
tout en sachant fort bien que celui-ci lira le message ! Un tel
phénomène de « duplicité simulée »
( je fais semblant de croire que lenseignant ignorera ce que je dis, tout
en sachant quil ne lignorera pas) serait difficilement concevable
ailleurs que dans une communauté virtuelle
En fin de compte, la transparence absolue de la communauté virtuelle
apparaît profondément ambivalente : dun côté,
elle permet des manifestations de soutien instantané et de partage des
difficultés, mais de lautre elle accentue la tentation de comparaison
perpétuelle qui peut conduire à un découragement que lignorance
des autres aurait peut-être évité. Un message témoigne
particulièrement bien de cette ambivalence :
Bonjour Claudine,
Je vois que je ne suis pas seule à me remettre en question. J'ai l'impression
d'être à la queue de la formation, d'être la petite dernière
qui possède une culture trop superficielle pour suivre cette formation
somme toute fort ardue... Si tu as éprouvé quelques difficultés
avec François, quant à moi c'est avec Sophie où j'ai pris
sa remarque en "pleine figure" ce qui m'a amené à me
poser la question suivante : "ai-je ma place dans cette formation ?"...
Je n'ai pas (encore) de réponse mais c'est vrai qu'après avoir
consulté toutes les cartes mentales, j'ai bien été obligée
de me ranger à l'avis de Sophie : trop "simple" !!!
Alors de deux choses l'une : soit j'abandonne (déjà) au risque
de le regretter, soit je persévère (quitte à me prendre
encore quelques "claques") et si je réussis les validations
c'est que finalement j'ai tout de même ma place dans cette formation.
J'attendrai donc la sanction de nos professeurs en fin de semestre...
Il faut dire, de surcroît, que je suis démoralisée par la
qualité des interventions autant des tiennes que des autres comme Olivier,
Françoise, Brigitte et j'en passe..
La difficulté de cette formation c'est que tout le monde peut consulter
les devoirs de tout le monde, c'est donc plus qu'un défi et je tremble
à chaque fois que je clique sur "envoyer"... Rendre une copie,
d'habitude, c'est entre le professeur et soi et, à la limite rien de
dramatique si le professeur nous répond par quelque remarque qui "blesse"
car finalement on ne sait pas pour les autres, dans l'espoir que pour les autres
c'est pareil voire pire. Mais là, tout est fait au grand jour. Niveau
transparence c'est le top, mais niveau intimité prof-étudiant,
c'est zéro... C'est également le jeu de cette formation (grrrr....)
et il est vrai que j'apprends beaucoup à vous lire...
Tout cela pour te dire, Claudine, que tu n'es pas seule... et que tes interventions
sont de qualité (mais comme dit ce n'est l'avis que d'une étudiante
médiocre... complexe d'infériorité ou réaliste ???
allez savoir !!!)
Bon courage à tous, Laure.
Le fait que « tout le monde peut consulter les devoirs de tout le
monde » est perçu, non plus comme une chance, mais comme un
«défi » ; la qualité des interventions des
autres peut conduire à une démoralisation. On voit, dans ce texte,
avec quelle lucidité Laure analyse la différence entre le rapport
pédagogique scolaire traditionnel, où tout se passe « entre
le professeur et soi », de telle sorte que même des évaluations
négatives ne blessent pas le narcissisme de lego, car on peut toujours
imaginer que cest la même chose pour les autres ; et le rapport
inhérent à la communauté virtuelle éducative, où
« tout est fait au grand jour », et où, de ce fait,
chacun se fait de soi-même un juge bien plus impitoyable que le regard
du professeur.
Cest ce quexprime fort bien, non sans humour, un autre message contemporain
du précédent :
Bonsoir François &
bonsoir à tous
Drôle d'ambiance ce jour dans la salle de philo, ça chuchote
pas mal !!
J'ai lu l'ensemble des messages, et juste pour y mettre mon grain de sel, je
voudrais dire qu'il m'arrive à moi aussi de douter de la qualité
de mon travail, que certains d'entre vous font (involontairement) du mal à
mon petit ego : certains développent parfois des notions qui m'époustouflent
et qui me remettent en question : qu'est-ce que je fais là ? Que viens
faire un responsable de halte-garderie là au milieu ? Ai-je véritablement
un rôle à jouer dans cette formation, à part y jeter quelques
boutades, néologismes et autres historiettes ?
Certes, je doute,...mais c'est sain de douter, il me semble !!!
Après tout, le point de mire est un diplôme et non pas un concours,
alors pourquoi se "mettre la pression soi-même" vis-à-vis
des autres étudiants ?
Allez ! Haut les coeurs (demain c'est la St-Valentin!)
Cordialement (même si ce n'est pas un mail très déontologique
!!!)
MANu
Il y a là un réel problème dans la gestion dun tel
type de communauté, et si lon veut éviter le simple retour
à lintimité de la relation pédagogique traditionnelle
( rapport duel prof/élève ou étudiant), il faudra réfléchir
aux stratégies susceptibles de ménager le narcissisme de chacun.
Il est à noter quà la suite de ce message, lenseignant
a donné au groupe lintitulé de sa boîte personnelle
afin de permettre à ceux qui le désiraient, de communiquer avec
lui en dehors du regard des autres. Mais cette possibilité na été
saisie quune seule fois, et pour une raison qui navait rien de significatif.
Dailleurs, une étudiante au moins a considéré quelle
risquait de dénaturer loriginalité de la formation :
Votre idée de messagerie personnelle semble intéressante mais
risquerait peut-être de dénaturer le principe même de cette
formation... la difficulté est de s'adapter à cette transparence
mais je pense que nous pouvons la surmonter, c'est mon avis tout du moins.
5°) Phénomènes danalyse spontanée des productions
du groupe
Toutefois, la connaissance des travaux des autres est loin de navoir
suscité que ces réactions de découragement ou de culpabilisation.
Elle a également été loccasion, pour certains, de
se placer spontanément dans la position de lenseignant pour développer,
sinon une synthèse, du moins une analyse comparative des productions,
avant même que lenseignant ne le fasse. Ainsi cette intervention
de Brigitte, consécutive à une série de récits sur
le thème de « mon éducation » :
A François Galichet, et à tous..
Je prends connaissance de vos remarques à propos de l'analyse de
mon éducation, et j'ai comme vous me l'avez suggéré relu
les récits de Manu, Laure, Olivier et Emma, ce qui me permet de les
connaître mieux.
En premier lieu, je constate chez les hommes une certaine pudeur à
rentrer dans une analyse trop intime, les femmes semblent avoir plus de facilité
à se livrer. Et contrairement aux apparences, ce n'est pas un exercice
facile. En ce qui me concerne je pourrais recommencer l'analyse et faire
ressortir d'autres éléments comme par exemple l'injonction que
l'on me faisait souvent : « Arrête de regarder ton nombril »
et la frustration permanente que cela a engendré. Et comme Laure,
j'entendais: « les enfants ne sont pas importants en soi »,
et presque :« ils n'ont pas de vie propre ». Je comprends
en lisant le récit de Laure qui m'a beaucoup touché, comment avec
une éducation si rigoriste on a du mal à dire "non"
à ses propres enfants..
Il est intéressant de constater que nous sommes un peu tous ce qu'en
analyse transactionnelle on appelle des ""enfants rebelles".Soit
en réaction à une autorité ressentie trop étouffante,
soit comme Manu par rapport à un refus d'un système hiérarchique
qui sonne faux pour des enfants en quête des sens, d'essence même.
Par respect, peur de ne pas être aimé, nous avons joué le
jeu de ce que nos parents attendaient ne nous, mais ce n'était qu'une
adhésion de surface .Dès que nous avons pu prendre la tangente,
le chemin de "traverse" dont vous parlez, nous l'avons fait chacun
à notre manière. L'enfant ne sait-il pas lui-même ce qui
ne lui convient pas en matière d'éducation ? Il a l'intuition
quand quelque chose sonne faux .et le manifestera physiquement où psychologiquement.
Comme le dit Laure, il suffit de l'observer , de l'écouter, de le faire
collaborer à son éducation .C'est une manière aimante d'éduquer
sans pour autant le soustraire aux cadres et aux lois familiales
(qui peuvent être définies, discutées explicitées
ensemble) .
Et enfin, ce n'est pas un hasard au regard de nos biographies si nous somme
étudiants du Duepss, passionnés d'éducation , en recherche
constante de notre vérité..
Qu'en pensez-vous tous?
Bien amicalement
Brigitte Garcia
On observera, dans ce texte, le passage progressif du « je »,
qui se place en extériorité et/ou en surplomb vis-à-vis
des récits de ses pairs, au « nous », qui dégage
le noyau significatif commun, laspect universel qui transparaît
au travers des expériences singulières de chacun. On relèvera
également sa capacité à relier ses propres conclusions
aux contributions dautrui ( Laure, Manu), à manifester les échos
que ces dernières éveillent en elle. On notera enfin lappel
à une relance, à une question douverture qui invite des
pairs à réfléchir sur leur propres motivations à
suivre cette formation, dans une démarche véritablement métacognitive.
Conclusion
En fin de compte, il est possible
de comprendre et dexpliquer la communauté virtuelle éducative
à partir de deux modèles antagonistes.
Dun côté, on peut être tenté de ny voir
quune extension, une amplification de la relation pédagogique traditionnelle,
notamment scolaire. Le passage au virtuel permettrait seulement daccroître
considérablement le périmètre de celle-ci, de lui fournir
de nouveaux outils, de nouvelles ressources, mais il ne modifierait pas significativement
les caractéristiques et les conditions de lapprentissage. Les concepts
dautorité pédagogique, de contrat didactique, de conflit
socio-cognitif,etc. demeureraient valables sans avoir besoin dêtre
réexaminés et remaniés à la lumière de ce
nouveau type de communauté éducative. Et de fait, lon constate
que bien des expériences denseignement à distance restent
structurées selon des catégories relevant du modèle scolaire
ou universitaire habituel : distinction du cours magistral et des travaux
dirigés, du professeur et du tuteur, de lévaluation continue
et terminale, du travail « en classe » et « à
la maison », etc.
Dun autre côté, on peut la considérer comme une révolution,
un bouleversement radical de la situation éducative, qui la ferait basculer
vers une sorte de communauté libertaire, évoquant les conceptions
de Rogers ou dIllich : chacun apprendrait à son rythme, à
partir de sources ( Internet, etc.) qui lui permettraient de sintégrer
dans des réseaux où lautorité seffacerait au
profit de léchange, la transmission au profit de la communication.
Lexpérience que nous avons tenté danalyser montre
quaucun de ces deux modèles nest adéquat. Linstauration
dune véritable communauté éducative virtuelle ne
supprime pas les catégories fondatrices de la pratique pédagogique
et didactique, mais elle les déplace, elle oblige à les repenser,
à les transposer dans un nouveau contexte. Nous avons vu par exemple
que lautorité de lenseignant nest nullement abolie
par le passage au virtuel ; mais elle doit sexercer autrement, admettre
limprévu, manifester une souplesse qui nest pas forcément
de mise dans le contexte scolaire. De même encore, les phénomènes
de groupe existent dans la communauté virtuelle comme dans la communauté
présentielle de la classe ; mais ils prennent dautres formes,
liées aux caractéristiques de la relation entre les membres du
groupe ( transparence absolue des échanges, décalages temporels
des travaux produits, etc.). Enfin la compétition inhérente à
toute situation collective dapprentissage nest pas supprimée,
mais elle acquiert une ambivalence qui nexistait pas,ou du moins pas au
même degré, dans le groupe-classe traditionnel.
De cette ambivalence témoigne notamment ce message :
Bonsoir Laure
Je viens de lire ton message, et ...les bras m'en tombent! Je fais comme tout
le monde et je lis tous les écrits. Et les tiens m'enrichissent
tout autant que ceux des autres étudiants. Tu as mis le doigt sur la
difficulté de cette formation, qui est l'accès pour tous aux devoirs
de chacun, mais aussi aux corrections qui sonnent parfois comme une sentence
et représentent alors une blessure narcissique. Mais Olivier a raison
quand il dit que cela fait aussi la richesse de cette formation. J'apprends
beaucoup sur moi depuis le début de cette formation, et j'apprends beaucoup
de vous, et cette émulation est pour moi une sensation très positive,
même si j'ai comme toi manifestement, parfois envie d'abandonner. Mais
ce que je sais aussi, c'est que je m'en voudrais vraiment si je le faisais,
car je me couperais alors de vous, et ce lien m'est déjà très
précieux. Cette formation m'enrichit énormément.
(
)Tout ceci étant dit, pardon à François pour avoir
utilisé sa salle pour nous épancher, mais cela me semblait nécessaire,
toutefois, pour ma part, je propose ,Laure que nous continuions tous ensemble
le plus loin possible, et que les profs n'hésitent pas surtout, à
nous remettre sur les rails, c'est nécessaire de temps en temps.
Claudine
Trois dimensions de lapprentissage apparaissent indissociablement liées
dans les processus mis en place par la communauté philosophique virtuelle :
apprendre, cest à la fois apprendre des savoirs objectifs, des
connaissances issues du cours, des documents étudiés, des interventions
du professeur ; cest aussi apprendre des autres ( « japprends
beaucoup de vous »), grâce à la transparence totale
qui permet de connaître « en temps réel »
les réactions et les productions de ses pairs vis-à-vis de ces
savoirs objectifs ; cest enfin « apprendre sur soi »,
du fait que cette même transparence permet la confrontation constante
de soi à autrui et dautrui à soi.
On ne saurait manquer de comparer la transparence de la communauté éducative
virtuelle au « monde panoptique » analysé par Foucault
dans Surveiller et punir. Dans lanalyse de Foucault, la transparence
est un moyen de contrôle et de normalisation des individus ; elle
permet « un assujettissement réel », « des
effets homogènes de pouvoir ».1
On a récemment fait remarquer que la transparence dexpériences
médiatiques comme celle du « Loft », sous des aspects
apparemment libertaires, nen était pas si éloignée.
Dans le dispositif que nous venons danalyser en revanche la transparence,
même si elle est imposée au départ ( le dispositif nest
pas soumis à discussion, et du reste sa simplicité même
limpose comme une évidence), se donne au contraire comme un « défi ».
Elle nest pas un moyen de surveillance au service de lenseignant,
comme dans la classe traditionnelle, autre illustration du modèle panoptique,
où lenseignant est le seul à connaître les productions
de tous, tandis que chaque élève ne connaît que les siennes.
Le fait ici que la transparence sapplique aussi à lenseignant
change tout. Elle soumet ce dernier aux mêmes obligations et aux mêmes
contraintes que les étudiants ; elle lui interdit les privilèges
du secret, de lévaluation péremptoire qui se justifie par
elle-même. Chacun a connaissance, à la fois de tous les travaux
évalués et de toutes les évaluations ; ce que lenseignant
dit à chacun, il doit pouvoir le justifier devant tous. On peut penser
quil y a là lémergence dun modèle pédagogique
qui, pour la première fois peut-être, fait de lexigence éthique
duniversalité non plus une simple obligation morale, mais une nécessité
inscrite dans les choses mêmes. Cest peut-être cette nouveauté
quexprime Armelle lorsquelle écrit :
Bonsoir Marie-Pierre,
Bonsoir à tous,
Je profite de la classe virtuelle de philo pour dire que ce que je trouve
génial dans cette formation, ce sont tous ces échanges forts en
émotion et solidarité. Peut-être communiquons-nous plus
facilement par le net que nous ne le ferions si nous étions réunis
dans une même salle de classe ?
Armelle
1
Michel Foucault, Surveiller et punir, NRF Gallimard, 1975, p.204.