Communautés d’apprentissage dans l’enseignement supérieur : objectifs et conditions de développement

 


Amaury Daele – FUNDP – Département Education et Technologie – Rue de Bruxelles, 61, 5000 Namur – Belgique – Tél. : ++32-81-725070 – amaury.daele@fundp.ac.be

Caroline Brassard – UQAC – Département des sciences de l’éducation et de psychologie – 555, Boul. de l’Université, Chicoutimi, Québec – Canada – Tél. : 1(418)545-5011 #4240 – Caroline_Brassard@uqac.ca

La question, la problématique et le contexte de la communauté d’apprentissage dans l’enseignement supérieur


Depuis plusieurs années, le terme « communauté » est de plus en plus utilisé dans le cadre de l’enseignement supérieur pour désigner un groupe d’apprenants (et d’enseignants) qui apprennent ensemble grâce à la mise en œuvre d’activités pédagogiques (à distance ou en présence) mettant en valeur la collaboration, l’échange, le partage, la mutualisation de documents, etc. La plupart des enseignants et des chercheurs qui utilisent ce terme se réfèrent au livre, que l’on pourrait qualifier de fondateur, d’Etienne Wenger « Communities of Practice » (1998). Ces communautés de pratique ont été observées au départ dans des contextes professionnels. Dans ces communautés, le processus de construction sociale des pratiques professionnelles en milieu de travail est mis en évidence. Ce processus se base entre autres sur la négociation de sens, sur la réification de l’expérience professionnelle, sur l’implication des personnes, avec pour concept central la pratique qui joue le rôle de « source de cohérence » de la communauté (Wenger, 1998, p.72). La pratique dans une communauté est définie par Wenger selon trois dimensions (p. 73) :


Le concept de communauté de pratique se base sur un courant théorique de l’apprentissage : la cognition située (situated cognition ; voir entre autres Lave et Wenger, 1991, Salomon, 1993, Koschmann, 1996) qui a pour objet d’analyse l’individu dans son contexte social en tant qu’apprenant et non plus les produits et processus d’apprentissage de l’individu seul. L’apprentissage est donc vu comme un processus social d’acquisition de connaissances et de pratiques, en lien avec un contexte donné.

Ceci intéresse particulièrement l’enseignement supérieur, surtout dans les cas de formations professionnalisantes pour adultes. En effet, beaucoup de ces formations ont pour objectif, en plus de former à des modèles et des pratiques professionnelles, de faire entrer les apprenants dans une communauté professionnelle, donc de leur apprendre à se comporter comme tel et à acquérir les références identitaires en lien avec cette profession. Tout se passe comme si les enseignants voulaient enseigner à leurs étudiants à devenir leurs collègues, à entrer dans leur communauté de pratique. Concrètement, des activités sont conçues pour atteindre cet objectif : encouragement à participer à des conférences ou des journées de formation, réalisation d’un article publiable dans une conférence ou un journal spécialisé, stages dans les milieux professionnels, etc. Parfois même, les enseignants concernés sont des professionnels du secteur qu’ils enseignent, ce qui contribue à rendre la formation proche du terrain.

En fait, de plus en plus d’enseignants du supérieur cherchent à développer des communautés entre les apprenants et eux-mêmes en essayant de créer des liens entre le milieu d’apprentissage et le milieu professionnel (Daele et al., 2002). Ces enseignants se questionnent beaucoup sur la façon de mettre en place ces communautés, sur les activités pédagogiques à proposer pour les développer, et surtout, sur le développement du sentiment d’appartenance à une communauté d’apprenants chez leurs étudiants.

L’étude qui est présentée dans ce texte a cherché à observer et à comprendre comment des enseignants réfléchissent à ces questions de mise en place d’une communauté d’apprenants et y répondent concrètement en organisant des activités pédagogiques renforçant les liens de la formation qu’ils organisent avec les milieux professionnels concernés. Ceci nous a permis de comprendre certaines conditions de l’émergence d’une communauté d’apprenants et de mettre en évidence ces conditions pour aider d’autres enseignants à développer eux-mêmes des communautés.

Nous proposerons tout d’abord une distinction entre « communautés d’apprentissage » et « communautés de pratique ». Nous présenterons ensuite notre recherche, sa méthode et l’analyse des données. Nous discuterons enfin des conditions à mettre en place pour créer et développer une communauté d’apprentissage dans l’enseignement supérieur.

Communautés d’apprentissage vs communautés de pratique


Nous ne surprendrons personne en disant que le milieu scolaire ou académique, même s’il essaie de s’en rapprocher le plus possible, n’est pas le milieu professionnel. C’est pourquoi, parallèlement à la notion de « communauté de pratique » est née la notion de « communauté d’apprentissage ». Henri et Pudelko (2002) proposent une intéressante distinction entre ces deux types de communautés mais aussi par rapport à d’autres formes de communautés en les classant selon la force du lien social qui unit leurs membres et leur intentionnalité.

Ces auteurs distinguent quatre types de communautés : les communautés d’intérêt, les communautés d’intérêt intelligentes, les communautés d’apprenants et les communautés de pratique. Ces quatre types sont présentés dans la figure suivante :

 






Figure 1 : Différentes formes de communautés virtuelles en fonction de leur contexte d’émergence (Henri et Pudelko, 2002, p. 29)



Les communautés d’intérêt correspondent au niveau le plus faible de lien social et d’intentionnalité. Elles « peuvent être assimilées à des regroupements de personnes qui partagent de l’information sur des sujets variés se rapportant à la vie ou à l’activité professionnelle. » (Henri et Pudelko, 2002, p. 29). Les membres de ces communautés ne poursuivent pas de buts collectifs mais échangent ponctuellement autour d’un même pôle d’intérêt en recherchant tout de même des significations communes.

La communauté d’intérêt intelligente, quant à elle, « se crée pour répondre à un besoin ciblé d’emblée, pour résoudre un problème particulier, pour définir ou pour réaliser un projet. Les participants se rassemblent pour mener une activité déterminée d’avance et dont la durée est prescrite. » (Henri et Pudelko, 2002, p. 30). Un exemple d’une telle communauté est le groupe d’expert (task force) à qui il est demandé de faire le point sur un sujet particulier. Une fois leur rapport déposé, la communauté se disloque.

A un niveau supérieur de lien social et d’intentionnalité, on trouve les communautés d’apprenants. Ces communautés « qui regroupent des apprenants dans un contexte éducatif formel sont appelées le plus souvent des "communautés d’apprentissage" […]. » (Henri et Pudelko, 2002, p. 30). Les auteurs préfèrent cependant parler de communauté d’apprenants plutôt que d’apprentissage en suivant Wenger (1998) pour qui une communauté de pratique est également, par définition, une communauté d’apprentissage. En ce qui nous concerne, dans ce texte, nous utilisons les deux terminaisons l’une pour l’autre en les distinguant tout de même des communautés de pratique. Bref, les communautés d’apprenants se caractérisent par leur contexte institutionnel et par leur pérennité relative puisque liées le plus souvent à des activités d’apprentissage limitées dans le temps. Elles sont également basées sur la participation des apprenants et leur conscience de leur appartenance à une communauté, ce qui implique pour l’enseignant la mise en place de conditions favorisant cette participation.

Finalement, le type de communauté possédant le plus haut niveau de lien social et d’intentionnalité est la communauté de pratique. Elle « est constituée de professionnels qui, dans le monde réel, […] partagent la même profession (métier) ou effectuent un travail similaire. » (Henri et Pudelko, 2002, p. 32). Les activités de ces communautés consistent d’abord en la définition d’une identité de la communauté (« qui nous sommes et ne sommes pas ») ainsi que par la négociation et la construction de significations partagées (un vocabulaire commun, des pratiques professionnelles communes, etc.). Ensuite, ces communautés travaillent à réifier, à formaliser leurs significations partagées et leurs connaissances dans le but de mieux les asseoir mais aussi pour accueillir par la suite de nouveaux membres. Enfin, l’apprentissage par la participation en contexte professionnel constitue l’activité principale (souvent inconsciente selon Wenger) des membres.

Ces distinctions entre différents types de communautés sont encore en construction comme le soulignent Henri et Pudelko mais elles apportent quelques éléments opérationnels d’observation et de compréhension de l’émergence et de la vie de ces communautés :

« Les communautés évoluent en fonction de leurs objectifs ou des besoins des membres auxquels elles tentent de répondre. C’est pourquoi, la distinction que nous faisons entre les différents types de communautés n’est pas un classement normatif mais plutôt un essai de description des communautés existantes et de leur potentiel évolutif. Cette identification des formes de communautés a pour but de contribuer à fournir des repères pour observer, analyser et évaluer leur activité. Une telle analyse est un préalable nécessaire au développement de méthodologies, d’instruments et d’outils pour soutenir efficacement l’activité des communautés virtuelles. » (Henri et Pudelko, 2002, p. 28).

Le projet Recre@sup


S’ancrant dans le contexte actuel d’introduction durable de l’usage des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC), le projet européen Recre@sup (SOCRATES-MINERVA) a cherché, au cours des deux dernières années, à comprendre la dynamique de diffusion de l’innovation pédagogique en enseignement supérieur. Cette recherche de compréhension concernait à la fois les institutions, les enseignants et les étudiants. Par le biais de l’analyse du fonctionnement de centres de ressources techniques et pédagogiques de différentes universités européennes1 ainsi que de 20 cas d’usage des TIC, la diffusion de l’innovation au sein des institutions et auprès de la communauté enseignante a été mise en lumière.

Dans notre groupe de recherche, comme mentionné plus haut, nous avons cherché à décrire et à comprendre la façon dont des enseignants d’enseignement supérieur concevaient, mettaient en œuvre et évaluaient des scénarios pédagogiques organisant la création de communautés d’apprentissage. Ceci nous a permis de dégager certaines pistes concrètes pour développer ce type de communauté avec un groupe d’apprenants mais surtout de mettre en évidence certaines conditions pour favoriser leur émergence et leur implémentation.

Méthode


Deux phases de collecte de données ont été nécessaires pour l’analyse des éléments relatifs aux communautés d’apprentissage. La première, qui s’est déroulée de novembre 2001 à mars 2002, concernait les cas identifiés comme pertinents dans l’ensemble du projet Recre@sup. En ce sens, 13 cas ont été investigués. Les responsables de ces 13 cas, des enseignants, ont été questionnés par entrevue semi-structurée. Le tableau suivant présente sommairement ces 13 cas :


Cas

Nom et pays Apprenants Activités d’apprentissage Utilisation des TIC
1 CEFOLEG : Certificat en Légistique (CH) 20-25 apprenants adultes à distance travaillant dans le domaine du Droit Apprentissage par problème individuel ou en groupe Ressources en ligne, forums, e-mail
2 Programme CLEO : Cours de Knowledge Management (B et F) Apprenants adultes à distance travaillant en entreprise ou dans le secteur public Auto-formation, apprentissage individuel, jeux de rôles WebCT, ressources en ligne, forums, e-mail, Cd-Rom, vidéoconférences
3 CiLTHE : Utilisation des TIC pour l’enseignement et l’apprentissage dans l’enseignement supérieur (UK) Etudiants en master de technologies de l’apprentissage (CSALT) Apprentissage principalement individuel avec certains travaux collaboratifs Lotus Notes (Learning Space), vidéoconférences, site web
4 DES-TEF : diplôme de 3ème cycle en technologies pour l’éducation et la formation (B) Etudiants adultes travailleurs à distance possédant une licence universitaire (2ème cycle) Activités collaboratives et individuelles, présentielles et à distance E-mail, WebCT (forums, news, ressources en ligne)
5 FASEG : diplôme de 2nd cycle en économie (B) Etudiants adultes (présence et distance) possédant un diplôme du supérieur et 2 ans d’expérience dans le domaine du management Activités individuelles basées sur les contenus de cours Site web, ressources en ligne, forums, e-mail
6 Learn-Nett : activités d’apprentissage collaboratif à distance en formation initiale d’enseignants (B et CH) Chaque année, entre 30 et 80 étudiants futurs enseignants de 5 à 10 universités différentes Apprentissage collaboratif centré sur l’usage des technologies en éducation et formation et analyse du processus d’apprentissage Campus virtuel (forums, news, ressources en ligne, MOO), e-mail, IRC, NetMeeting
7 Nestor : Initiation au travail collaboratif à distance (F) 16 étudiants de 3ème cycle en intelligence économique Démos, sessions en présentiel, simulation de travaux collaboratifs à distance Navigateur Nestor, ressources en ligne
8 Cours de philosophie (B) 320 étudiants de 1ère année en ingénierie Apprentissage collaboratif pour répondre à une question de philosophie I-Campus, e-mail
9 Travaux Pratiques du cours « Informatique en psychologie et éducation » (B) 100 étudiants en licence (2ème cycle) en Psychologie et Education à distance et en présentiel Activités collaboratives et asynchrones HotPotatoes, logiciels éducatifs, plate-forme d’enseignement à distance
10 Universanté (CH, Liban, Tunisie et Cameroun) 57 étudiants de 4 pays travaillant dans le domaine de la santé publique Apprentissage collaboratif par problèmes, débats Ressources en ligne, forums, e-mail
11 Cours comparant les processus d’intégration politique EU et US (B-USA) Etudiants belges et américains en 3ème cycle de politique internationale Vidéoconférence Vidéoconférence
12 UTICEF : diplôme de 3ème cycle en usages des TIC pour l’éducation et la formation (F-CH-B + pays du Sud) 300 heures à distance et 50 heures en présentiel pour des adultes travaillant dans l’enseignement supérieur Auto-formation, activités collaboratives et individuelles, séminaires synchrones Campus virtuel (ACOLAD), ressources en ligne, e-mail, forums, chat
13 Cours de « Creative Writing » (UK) Etudiants adultes choisissant de suivre le cours en présentiel, à distance ou en mode mixte (4 à 6 mois) Ecriture individuelle, feedbacks par les pairs Lotus Notes (Learning Space)


Tableau 1 : Présentation résumée des 13 cas analysés


L’entrevue avec les responsables des cas s’est déroulée soit lors d’une rencontre, soit par téléphone. Principalement, les questions étaient axées autour de la description du scénario pédagogique et de l’analyse de son déroulement. Le but premier du groupe de travail était de comprendre comment les enseignants concevaient leurs activités d’apprentissage recourant aux technologies, d’identifier les questions qu’ils se posaient et de voir comment ils géraient leur scénario en cours de déroulement. Plus spécifiquement, certains concepts, dont celui de la communauté d’apprentissage, ont été approfondis davantage. Pour fin de validation, à la suite de chaque entrevue, un compte-rendu de celle-ci a été rédigé et retourné aux personnes interrogées.

La seconde phase de collecte de données s’adressait aux apprenants et s’est déroulée d’avril 2002 à juin 2002. En fait, il s’agissait des apprenants de certains cas précédemment identifiés comme intéressants du point de vue de la thématique abordée. Pour ce faire, un questionnaire portant sur leur vécu comme apprenants en cours d’activité leur a été soumis.

Pour l’analyse des données, la méthode d’analyse de contenu selon le modèle C de L’Écuyer (1990) a été utilisée2. Concrètement, une grille de codage a été créée pour catégoriser les données issues des compte-rendus d’entrevue et des réponses au questionnaire. Certaines catégories ont été définies par rapport à nos questions de recherche de départ, d’autres ont fusionné, se sont ajoutées ou ont été retranchées.

Analyse


Des activités pédagogiques en lien avec la pratique professionnelle

Comme mentionné plus haut, l’établissement de communautés d’apprenants est un aspect apparaissant surtout dans les cas de formations professionnalisantes pour adultes (de type DES ou DESS) qui axent souvent leurs objectifs autour de l’acquisition de pratiques professionnelles et du développement d’une identité professionnelle.

Dans ce cadre, l’objectif de beaucoup d’enseignants est de faire percevoir aux apprenants la présence de leurs pairs et d’encourager l’apprentissage collaboratif. Cet objectif peut provenir de différents besoins en fonction du contexte :


La création d’une communauté d’apprentissage n’est jamais un objectif explicite mais concrètement, des activités sont conçues par les enseignants pour y tendre. A titre d’exemple, dans le cas 4, les apprenants sont encouragés à participer à des conférences ou des journées de formation pour des professionnels du secteur de l’ingénierie pédagogique. En outre, leur travail de fin d’études consiste en une recherche ou une réflexion originale exposée dans un article d’une trentaine de pages qui pourrait être publiable dans une conférence ou un journal spécialisé. Certains apprenants de ce cas sont même des collègues proches des enseignants. Des activités semblables sont organisées dans le cas 12.

D’autres activités variées permettant de favoriser l’émergence de communauté d’apprentissage sont organisées : travaux collaboratifs (cas 6, 7, 8, 10, 12), évaluation par les pairs (cas 8 et 13), participation à des forums thématiques à distance (cas 1, 2, 4, 8, 10), organisation de débats en présentiel ou à distance (cas 4, 8, 11), etc. Certains enseignants notent que le travail en groupe (4, 13) ainsi que la confrontation et le partage des pratiques et des idées (4, 6, 12, 13) aident plus spécifiquement à la création d’une communauté entre les apprenants.

Par ailleurs, dans les cas 1, 2 et 10, la plupart des enseignants concernés sont des professionnels du secteur qu’ils enseignent (respectivement la légistique, le knowledge management et la santé publique), ce qui contribue à rendre la formation proche du terrain. Dans le cas 10, des projets de recherche ou d’action en santé publique naissent d’ailleurs entre d’anciens apprenants et les enseignants ; de tels projets voient aussi le jour dans le cas 12 pour le domaine de l’ingénierie de la formation.


Usages des technologies

A distance, de nombreuses technologies sont utilisées pour soutenir les communautés d’apprentissage. La dernière colonne du tableau 1 les reprend pour chaque cas. Dans six cas sur treize, des plates-formes intégrées d’enseignement à distance sont utilisées. L’avantage principal de ces plates-formes est qu’elles rassemblent en un même lieu tous les outils nécessaires aux apprenants et aux enseignants pour suivre les activités prévues. Ces outils permettent de communiquer (courrier électronique interne à la plate-forme, forums, chat, etc.), d’échanger des ressources ou des fichiers (signets partagés, bibliothèques virtuelles, etc.), de trouver de l’information (consignes de l’activité, pages personnelles des enseignants et des autres apprenants, etc.), d’accéder au contenu des cours, de s’auto-évaluer avec des questionnaires en ligne, etc.

Parmi tous ces outils, l’usage du forum est vu dans le cas 1 comme un vecteur du développement du sentiment de communauté d’apprentissage chez les étudiants, plus que le courriel, qui semble ne pas permettre de sentir la présence de la communauté. L’enseignant de ce cas note que l’effet du forum est encore plus grand si l’animation y est dynamique. Dans un autre cas (13), on souligne que la confrontation des idées aide souvent le groupe à se développer en mettant en œuvre une certaine dynamique.

Dans le cas 6, la métaphore du campus virtuel est utilisée pour mettre en évidence le « lieu » où tous les intervenants – enseignants, tuteurs et apprenants – se croisent, se rencontrent, échangent… tout comme sur un vrai campus universitaire.

La visioconférence est utilisée dans plusieurs cas (2, 3, 6, 11 et 12), soit pour dispenser un cours, soit pour organiser des rencontres et des échanges ponctuels entre apprenants et enseignants, soit pour recruter ou évaluer les apprenants (cas 12). Dans tous ces cas, les moments de visioconférence sont des moments privilégiés pour la communauté. Par exemple, dans le cas 6, des étudiants travaillent en collaboration à distance. Après quelques temps de travail sans s’être jamais rencontrés, ils sont amenés, par visioconférence, à parler de leurs travaux aux autres groupes. Pour la plupart, c’est un moment très motivant où ils sentent vraiment la présence des membres de leur équipe et des autres groupes de travail. Ce contact audio-visuel semble donc très important et devrait encourager les enseignants à en organiser dans la mesure du possible.

Obstacles et difficultés

Divers obstacles liés à l’organisation d’un apprentissage en collaboration ont été relevés, à la fois par les enseignants et les apprenants : manque de sérieux et d’implication de certains apprenants (6, 8, 12), manque de temps car souvent, dans ce cas, la communication est sacrifiée et remplacée par un enseignement plus transmissif (2, 12), conflits d’horaire (6, 12), problèmes de coordination (5, 6), décalage de compétences parfois important ralentissant certains groupes (6, 12), charge de travail importante demandée (12), climat de collaboration difficile ou inexistant (5, 6, 8, 9, 12), organisation des groupes (6, 10), difficulté à établir des liens en dehors du cadre de travail (10), trop de souplesse dans la possibilité d’organisation du temps nuisant à l’esprit de groupe (1), difficultés dans les communications synchrones à distance dont la longueur des échanges, le manque de clarté et l’incompréhension, la vexation, l’agressivité de certains membres, la tendance à conserver un même mode de fonctionnement (6), problèmes de polarité (deux étudiants d’une même université contre les autres) avec une prise de pouvoir de ce pôle (6), problèmes techniques avec le forum (1), diversités culturelles (6, 12), différences individuelles incompatibles (6).

Toutes ces difficultés, tous ces problèmes rencontrés, relèvent pour la plupart de l’organisation des activités d’apprentissage mais aussi de la communication entre personnes. Pour plusieurs enseignants rencontrés, la distance modifie les relations interpersonnelles et pour les novices en la matière, ceci amène souvent des sentiments de frustration, d’incompréhension voire d’agressivité ou de colère. Les tuteurs et les enseignants se disent très attentifs à ces aspects et tentent le plus possible de rendre les environnements techniques conviviaux et de multiplier les opportunités de rencontres et d’échanges. Dans certains cas, des chartes de communication sont même établies pour tenter d’expliciter la façon de communiquer à distance en mettant en avant les difficultés le plus souvent rencontrées.

Apprentissages

La participation à une communauté d’apprentissage permet aux apprenants de bénéficier de l’expérience de leurs pairs qui travaillent dans d’autres institutions et d’évoluer dans leurs compétences à collaborer. En effet, certains d’entre eux insistent pour dire que leur participation leur a permis d’apprendre beaucoup sur les différents aspects de la collaboration (temps, difficultés, gestion, aspects relationnels, confiance, etc.), en plus des apprentissages plus académiques.

Entre autres, il apparaît que la collaboration permet de bénéficier de l’expérience des pairs (3, 6, 12), d’améliorer la formation à distance (12), d’apprendre dans un contexte de relations interpersonnelles (10), de confronter son point de vue avec des gens vivant dans un autre contexte socio-politique (11) et d’évoluer dans l’apprentissage de la collaboration elle-même (6). Les étudiants du cas 6 expliquent ainsi avoir beaucoup appris sur les différents aspects de la collaboration (temps, difficultés, gestion, aspects relationnels, confiance). On note également que la mise en place de lieux « virtuels » de rencontre informelle (« café ») permet d’avoir davantage d’échanges sociaux (3, 10).

Du point de vue des enseignants, la mise en œuvre d’une communauté d’apprentissage leur a permis de faire participer davantage leurs étudiants et d’améliorer la formation à distance grâce à l’évaluation du dispositif par ceux-ci. Par ailleurs, ils se disent satisfaits de l’investissement des étudiants qui leur apportent beaucoup grâce à leurs pratiques de terrain (cas 4 et 12 notamment).

Encore une fois, il semble que l’usage des TIC encourage la définition par les enseignants d’objectifs liés à la communication et la collaboration même dans des formations à distance. L’accent est alors mis dans les scénarios pédagogiques sur la rencontre, le débat, l’échange, etc.

Discussion : conditions de mise en œuvre d’une communauté d’apprentissage


Plusieurs conditions à la création et à l’animation des communautés d’apprentissage peuvent être mises en évidence liées à la scénarisation des activités des apprenants, à leur préparation à la réalisation de ces activités, à l’usage des technologies et à l’autonomie laissée aux apprenants. A travers nos analyses, il apparaît que le travail en groupe, l’évaluation par les pairs, le choix et l’usage appropriés des technologies, la confrontation ainsi que le partage des pratiques et des idées aident à la création d’une communauté d’apprentissage.

Par rapport à ces conditions, les enseignants interrogés proposent quelques recommandations : formuler des consignes claires quant à l’utilisation des outils permettant l’émergence d’une communauté d’apprentissage ; intégrer les outils dans les activités mais aussi dans les usages habituels des apprenants ; prévoir une très bonne préparation des intervenants ; permettre aux étudiants de prendre le temps de se connaître et de s’intéresser à l’autre. Les enseignants notent aussi l’importance de l’intervention des formateurs à tous ces égards pour créer et développer la communauté. Par exemple, en portant son attention sur la nuance nécessaire entre laisser la communauté se gérer elle-même tout en maintenant la bonne co-existence des membres (nouveaux et anciens) et intervenir beaucoup au risque de freiner les initiatives des apprenants.

Ceci nous permet de souligner l’importance de la formation à la collaboration, qu’elle se déroule en présentiel ou à distance. Bien souvent, les compétences (de « savoir-vivre » mais aussi techniques) nécessaires pour collaborer sont considérées par les enseignants comme des pré-requis. Or ceci est loin d’être évident car les apprenants n’ont généralement aucune culture de collaboration, surtout en milieu académique. Dans le cas 6, une formation à la collaboration basée sur des études de cas et des jeux de rôles est organisée avec les apprenants au début du cours. Dans beaucoup de cas, des chartes d’usage des outils de communication (forum, chat, courriel) sont rédigées à l’attention de tous les participants pour proposer quelques règles de savoir-vivre à distance. Dans le cas 4, ces chartes sont conçues au début de la formation en collaboration avec les apprenants.

Un autre élément dont il faut tenir compte est toute la question de l’évaluation des apprentissages. En contexte de communauté d’apprentissage où des apprentissages individuels et collectifs sont réalisés, l’évaluation traditionnelle et individuelle des apprenants se pose en porte-à-faux par rapport aux objectifs pédagogiques de départ. Il s’agit plutôt d’évaluer des performances complexes (collaboration, acquisition de compétences et d’une identité professionnelles, etc.) et, en ce sens, des méthodes « alternatives » d’évaluation sont souvent mises en œuvre (Daele, 1998) : carnets de bord individuels, portfolios, exposés oraux, etc. L’accent est aussi mis non pas sur l’acquisition de connaissances factuelles mais plutôt sur le développement professionnel et la réflexivité (par exemple dans le cas 6, à la fin de leur travail collaboratif à distance, les étudiants, futurs enseignants, sont amenés à rédiger un rapport individuel de réflexion à propos de l’expérience vécue).

Evidemment, tout ceci amène l’enseignant à reconsidérer son rôle. Il est toujours un expert par rapport aux contenus et par rapport à la profession concernée mais les activités conçues l’amènent davantage à tenir compte des compétences préalables des apprenants, de leur expérience professionnelle, etc. Ils interviennent aussi souvent comme accompagnateurs des projets professionnels des apprenants (cas 1, 2, 4, 10 et 12) ou comme support à la réflexion sur les pratiques professionnelles (cas 1, 4, 6, 12 et 13).

Enfin, la création de communautés d’apprentissage, même si elle est rarement explicite, est néanmoins un objectif de nombreux scénarios pédagogiques. Appliquée aux apprenants, il s’agit de prévenir l’isolement qui pourrait résulter de formules à distance, d’initier les apprenants aux règles et pratiques d’une communauté professionnelle, ou de provoquer chez eux des apprentissages dans une perspective socioconstructiviste (collaboration, conflit sociocognitif, etc.). Appliquée aux enseignants et tuteurs cette fois, la création d’une véritable communauté est un moyen essentiel d’assurer l’amélioration constante des formations par la formation de leurs membres, les échanges de pratique ou le soutien mutuel face aux difficultés rencontrées.

Conclusion et perspectives


Comme le soulignent Henri, Charlier, Daele et Pudelko (2003), le défi pour les enseignants est de transformer, dans un temps relativement court, un rassemblement d’apprenants en une véritable communauté par la mise en place des conditions favorables. Un moyen pour aboutir à cette transformation, selon les auteurs, est d’adopter un processus d’ « évaluation pour la connaissance » (evaluation for knowledge). Le principe qui sous-tend ce processus est que dans une situation pédagogique innovante, qui implique des changements de rôles des acteurs voire des changements au sein de l’institution elle-même, l’évaluation continue du dispositif pédagogique par tous les acteurs concernés (enseignants, tuteurs, apprenants) contribue grandement à le faire évoluer et à en assurer la qualité. Il s’agit ainsi d’amener chaque acteur à analyser son action, ses apprentissages et le dispositif pédagogique qu’il est en train de vivre, et cela à différents moments clés du déroulement de celui-ci. Il s’agit aussi d’aménager des moments d’échange entre les acteurs à partir de leurs analyses respectives. Cette évaluation continue est vue par Henri et al. comme productrice de connaissances à propos du dispositif grâce au dialogue qui peut s’installer. Dialogue, explicitation et partage du vécu, négociation de sens à propos d’événements qui sont survenus, échange de pratiques, etc. sont justement des composantes importantes de toute communauté d’apprentissage.

Ces deux processus d’émergence de la communauté et d’évaluation pour la connaissance convergent et conduisent à une meilleure qualité du dispositif et des apprentissages réalisés. Henri et al. proposent, pour enclencher ces deux processus, des activités à mettre en œuvre qui se retrouvent très largement dans les cas que nous avons analysés :


Ces différents types d’activités qui impliquent tous les acteurs dans le dispositif peuvent contribuer, comme nous l’avons constaté aussi dans nos analyses, à l’émergence d’une communauté d’apprentissage. Nous remarquons aussi que ces activités sont aussi en cohérence avec l’approche de l’apprentissage situé développé notamment par Lave et Wenger (1991).

Enfin pour conclure, si nous nous plaçons du point de vue de la recherche, il nous semble qu’il faut se donner le temps d’observer des communautés naître et se développer pour mettre en évidence les éléments constitutifs de ces communautés et ainsi pouvoir affiner les conditions favorables à leur émergence.

Références


Daele, A. (1998). Carnet de bord et portfolio en apprentissage collaboratif à distance. Mémoire non publié présenté en vue de l’obtention du grade de licencié en Sciences de l’Education (Pédagogie). Université de Liège, FAPSE. http://www.det.fundp.ac.be/ ~ada/memoire/.
Daele, A., Brassard, C., Esnault, L., O’Donoghue, M., Uyttebrouck, E. & Zeiliger, R., « Conception, mise en œuvre, analyse et évaluation de scénarios pédagogiques recourant à l’usage des TIC », rapport du projet Recre@sup-WP2, FUNDP, document accessible à l’adresse http://tecfa.unige.ch/proj/recreasup/rapport/WP2.pdf
Henri, F., Charlier, B., Daele, A. & Pudelko, B. (2003, à paraître). Evaluation for knowledge : an approach to support the quality of learners’ community in higher education. Workshop of the IFIP Working Group 3.6. Distance Education « Quality Education @ a Distance ». Melbourne, Australia, 3-6 February 2003.
Henri, F. & Pudelko, B. (2002). La recherche sur la communication asynchrone : de l’outil aux communautés. In A. Daele et B. Charlier (Eds.). Les communautés délocalisées d’enseignants. Etude du Programme Numérisation pour l’Enseignement et la Recherche (PNER), Paris. http://www.det.fundp.ac.be/~ada/docs/rapportfinal_com_delocal.pdf
Koschmann, T. (1996). Computer Supported Collaborative Learning : theory and practice of an emerging paradigm. Mahwah, New Jersey : Laurence Erlbaum Associates.
Lave, J. & Wenger, E. (1991). Situated learning. Legitimate peripheral participation. New-York : Cambridge University Press.
L’Ecuyer, R. (1990). Méthodologie de l’analyse développementale de contenu : Méthode GPS et concept de soi. Québec : PUQ.
Salomon, G. (1993). Distributed cognitions. Psychological and educational considerations. New-York : Cambridge University Press.
Wenger, E. (1998). Communities of practice : learning, meaning and identity. Cambridge : Cambridge University Press.


1 Coordonné par les Facultés Universitaires Notre-Dame de Namur (B. Charlier et A. Daele), ce projet a rassemblé de 2000 à 2002 des enseignants et des chercheurs de l’Université de Mons-Hainaut (C. Depover, B. De Lièvre, S. Decamps), de l’Université Libre de Bruxelles (F. d’Hautcourt, S. Lusalusa, E. Uyttebrouck), de l’Université de Liège (M. Poumay, D. Leclercq, L. Baldewijns), de l’Université catholique de Louvain (M. Lebrun, F. Docq), de l’Université de Genève (D. Peraya, F. Joye, B. Jaccaz), de l’Université de Lyon 2 (J. Bonamy, R. Zeiliger), d’EM-Lyon (L. Esnault), de l’Université Autonome de Madrid (C. Vizcarro, A. Garcia) et de l’Université de Lancaster (M. Saunders, M. O’Donoghue). Les rapports du projet sont accessibles à http://tecfa.unige.ch/proj/recreasup.

2 Selon L’Écuyer (1990), trois modèles de construction de grille existent pour l’analyse de contenu par catégories. Le modèle ouvert (A) est celui où les catégories émergent à partir des données sans être définies au préalable (davantage utile dans le cas de recherches exploratoires). Le modèle fermé (B) propose de fonctionner selon des catégories immuables et prédéterminées au départ par le chercheur (principalement utile dans le cas d’hypothèses précises à infirmer ou confirmer). Le modèle mixte (C) fait cohabiter des catégories prédéfinies guidant l’analyse par le chercheur et la possibilité d’en reformuler certaines, d’en regrouper, d’en ajouter et d’en supprimer.