Les réseaux d'entraide entre apprenants dans la
e-formation :
à la recherche despaces déchanges et de communication
B. Foucault(1),
J.-L. Metzger(1),
E. Pignorel(2)
(1)
Chercheurs, France Télécom Recherche et Développement
(2) Psychologue, Société Alcyne
FRANCE TÉLÉCOM : Recherche et Développement
Introduction
La formation à distance par Internet (e-learning ou e-formation)
rencontre de nombreuses sources de préoccupation. Elle est souvent associée
au projet de modifier les pratiques pédagogiques des enseignants et,
à ce titre, son analyse relève aussi bien des sciences de léducation
et de la pédagogie, que de la sociologie du travail. Ce type de formation
concerne également lusage des TIC en situation de formation ;
son analyse renvoie alors aussi bien à la sociologie des usages quà
la branche de la pédagogie qui traite de la maîtrise des dispositifs
techniques.
Par ailleurs, au sein des entreprises, lintroduction de la e-formation
peut être une occasion de rationaliser le temps consacré à
la formation continue, voire dengager des économies de frais généraux
(déplacements, bâtiments), intentions dont les effets peuvent être
analysés au travers des catégories de la sociologie des organisations
(Ledru, 2002).
Toutes ces préoccupations se retrouvent au niveau des apprenants, sur
lesquels repose le soin de résoudre leur mise en compatibilité :
comment faire fonctionner tous les maillons du dispositif, être autonome
à distance tout en participant aux activités collaboratives et
aux regroupements, se situer par rapport aux autres et atteindre les objectifs
de la formation, etc. ? Il en va dailleurs de même des tuteurs
qui, lors de la phase de transition entre un enseignement donné en présentiel
et un enseignement donné à distance, sont également en
situation dapprentissage.
Or, malgré l'abondante littérature naissante en France et la multiplication
des expériences en Europe dans le domaine, encore peu d'étude
décrivent l'activité réelle des apprenants en situation
d'apprentissage en ligne, et tout particulièrement leurs pratiques de
communication. Pourtant, ces nouvelles formes d'apprentissage et les nouveaux
outils que l'on trouve sur les plates-formes, génèrent de nouveaux
fonctionnements de groupe que l'on ne cerne pas encore. Cest pour combler
ce manque que nous avons formulé lhypothèse suivante :
pour mener à bien le travail dapprendre en ligne, les télé-apprenants1
et les tuteurs ont particulièrement besoin déchanger, soit
avec leurs pairs, soit avec des proches (parents, amis, collègues). Ces
capacités à communiquer dans le but de sentraider semblent
dépendantes de la forme du lien social existant entre participants à
une formation. Doù notre seconde hypothèse : pour trouver
un équilibre face à lensemble des exigences de la situation,
les intéressés développent une dynamique collective dont
lissue peut conduire tant à lanomie quà la constitution
de réseaux d'entraide, voire de micro-communautés.
Pour tester ces hypothèses, nous avons conduit deux études dont
nous présentons les résultats, en nous centrant sur les apprenants.
Rappel de la première étude
Après une pré-étude, menée fin 2001, auprès
dexperts du domaine de la formation à distance et de lauto-formation,
nous avons étudié, au premier semestre 2002, les comportements
des apprenants et de certains tuteurs intervenant dans deux formations, l'une
universitaire, l'autre continue (pour plus de détails lire Foucault,
Metzger, Pignorel & Vaylet, 2002 et Pignorel & Vaylet, 2002).
Présentation des deux formations observées
La Maîtrise de gestion
Retenus dans le cadre de la réponse aux appels à projets
des Ministères de la Recherche et de l'Education Nationale pour la constitution
de campus numériques, plusieurs établissements universitaires
se sont regroupés pour concevoir et dispenser des enseignements en ligne
en économie et gestion. Ces formations sont modulaires, numériques,
ouvertes et à distance, créditantes et capitalisables. L'offre
est plus précisément constituée de trois formations diplômantes
dont une Maîtrise de gestion qui permet de poursuivre des études
en troisième cycle universitaire, d'accéder à des postes
à responsabilités ou encore d'étendre son champ de compétences.
C'est dans le cadre de cette formation que nous avons effectué nos différentes
observations.
Quelle que soit leur implantation géographique, leur âge ou leur
statut, deux types de publics ont été recensés par les
responsables de la Maîtrise de gestion, dans une dimension à la
fois nationale et internationale : des étudiants en formation initiale
et des stagiaires relevant de la formation professionnelle continue.
Le programme complet de la Maîtrise comprend un ensemble de modules qui
sont composés de ressources en ligne (cours, didacticiel, QCM et exercices
d'auto-évaluation, exercices et études de cas avec correction
personnalisée) disponibles sur une plate-forme, accessible par un navigateur
Web, permettant l'édition, la diffusion, l'administration des cours et
l'utilisation d'outils de communication (essentiellement forums et messagerie).
La pédagogie des modules s'appuie sur un tutorat en ligne et des travaux
individuels ou collectifs, ponctués de quelques regroupements sur site.
Les modules d'informatique du Centre de formation continue
Le Centre de formation continue permet à chacun et à tout
moment de sa vie professionnelle, de suivre à son rythme une formation
ou de préparer un diplôme d'enseignement supérieur (cours
du soir, stages ou formations à distance). Ainsi, le Centre répond
à une des prérogatives européennes concernant la promotion
d'un apprentissage "tout au long de la vie" afin de répondre
"au besoin croissant de recomposition et de reconstruction permanente des
connaissances et des savoirs".
Nous nous sommes particulièrement intéressés à la
formation à distance en management social et économique et à
la formation en informatique. Le modèle pédagogique de ces formations
ouvertes et à distance est basé sur une autoformation assistée
par un tuteur, accompagné de regroupements en présentiel. Les
cours sont accessibles en ligne ou délivrés lors des séances
de regroupement. En outre, les apprenants disposent de divers outils de communication
sur la plate-forme.
Techniciens en informatique ou en électronique, la majorité des
auditeurs préparent ces modules dans l'objectif d'obtenir le diplôme
d'ingénieur ou d'accéder à des responsabilités plus
élevées dans leur entreprise.
Précisions méthodologiques
Lanalyse de ces deux environnements de formation a pu se faire par
une série dentretiens semi-directifs auprès des responsables,
tuteurs, experts techniques (webmaîtres) et quelques apprenants. Une analyse
des échanges entre apprenants sur les forums généraux et
spécialisés a également été menée.
Enfin, un questionnaire a été rempli par une partie des apprenants.
Tous ces dispositifs de recueil de matériaux ont eu pour but didentifier
les pratiques de communication et la nature des échanges.
Premiers résultats
Outre l'existence de plusieurs réseaux d'entraide parallèles
au sein des formations observées, cette première étude
a mis en évidence que les besoins d'entraide entre apprenants à
distance pouvaient être de plusieurs ordres : pédagogique,
motivationnel, organisationnel, technique, etc. Il apparaissait également
que lintensité de lentraide variait selon le type de formation.
En effet, les échanges nous ont semblé plus intenses dans le cas
de la formation diplômante (plus étendue dans le temps et dispensée
par une université prestigieuse).
Nous avons pu constater que ces réseaux d'entraide entre apprenants permettaient
de :
Contrairement à ce que nous
pensions, les premiers échanges entre pairs étaient rarement
fondés sur la nécessité de résoudre des problèmes
techniques liés à la maîtrise-même du dispositif.
Il ressortait également que ces résultats concernaient, dans
une certaine mesure, les tuteurs (si lon admet quils sont également
dans une phase dapprentissage et ont besoin déchanger avec
leurs collègues). Il pouvait arriver qu'ils interagissent avec les
réseaux dapprenants : les susciter, les relancer, intervenir
pour réorienter des pistes détude, etc. Symétriquement,
plusieurs entretiens montraient que les tuteurs pouvaient trouver dans lobservation
des échanges entre apprenants une manière daménager,
de corriger, d'adapter la forme de leur cours, retrouvant, certes de façon
dégradée mais néanmoins utilisable, des informations
dont un enseignant bénéficie en présentiel.
Pour résumer les résultats de cette première étude,
nous avons pu établir lexistence de collectifs de type « réseaux
d'entraide » entre apprenants partageant des intérêts
communs sur (au moins) un thème au cur de la formation. Ces structures
paraissaient fondées sur la résolution de problèmes communs,
le partage de connaissances et l'apprentissage. Les membres recherchaient
avant tout l'interaction avec leurs pairs pour recueillir et diffuser des
informations, capitaliser et partager leurs expériences, réduire
le sentiment d'isolement. Mais, nous ne savions pas si ces réseaux
comprenaient également des personnes étrangères à
la formation, échangeant hors de la plate-forme. Par ailleurs, ces
réseaux d'entraide semblaient éphémères, regroupant
des profils hétérogènes (la diversité étant
vue ici comme une richesse), émergeant de façon spontanée,
tout en sarticulant avec les exigences pédagogiques (regroupements,
exercices en groupe, etc.).
Plusieurs éléments nous laissaient penser quil
existait une "dynamique" des réseaux dentraide comprenant
5 étapes :

Temps
Limites
Cependant, cette première étude, limitée dans la
durée (mars à juin 2002), navait pas laissé suffisamment
de temps pour rencontrer les apprenants et procéder à une analyse
qualitative de leurs pratiques de communication. Par ailleurs, le nombre de
questionnaires remplis était faible (une vingtaine de réponses
seulement sur un effectif d'une centaine d'apprenants). Enfin, il manquait
une investigation dans le champ de la formation en entreprise pour avoir un
échantillon représentatif des environnements de e-formation.
Nous avons alors procédé à une seconde étude,
dont nous décrivons les caractéristiques et les résultats
ci-après.
seconde étude
Présentation
Pour dépasser les limites précédemment évoquées,
la seconde étude sest centrée sur la rencontre des apprenants
et ce, dans trois environnements de e-formation :
- la nouvelle promotion (2002-2003) détudiants de la Maîtrise
de gestion ;
- les étudiants inscrits à plusieurs modules de la formation
ouverte à distance du Centre de formation continue ;
- et des salariés inscrits à différents modules
au sein dune grande entreprise qui cherche à développer
des solutions e-learning pour la formation de ses salariés.
Méthode de recueil des données
Les outils méthodologiques
La méthode que nous avons mise en place relève d'une
enquête terrain à travers une approche psychosociologique et
sociologique des TIC. Elle comprend plusieurs étapes :
Les trois terrains
Outre la Maîtrise en sciences de gestion et plusieurs modules
dispensés par le Centre de formation continue (cf. description de l'étude
précédente), nous nous sommes intéressés aux acteurs
de la e-formation d'une grande entreprise. Celle-ci, dans une perspective de
"e-transformation", a souhaité faire évoluer son personnel
formateur vers la formation en ligne. Pour atteindre cet objectif, une formation
à distance appelée "profession e-formateur" a été
conçue afin de permettre aux formateurs de disposer de l'ensemble des
méthodes (savoirs), outils (savoir-faire) et comportements (savoir être)
pour animer des sessions de e-formation. Ceci est rendu possible grâce
à trois modules concernant : l'ingénierie pédagogique,
la conception de supports et le tutorat.
L'ingénierie pédagogique de cette formation s'appuie sur une formation
interactive accessible sur l'Intranet de l'entreprise, formation grâce
à laquelle l'apprenant accède à des informations, à
des activités de nature variée (consultation de ressources multiples,
réalisation d'exercices corrigés par le e-formateur ou auto-corrigés,
de QCM...) et des outils de communication pouvant faciliter l'apprentissage
(messagerie instantanée, forum, visioconférence...). Des temps
de regroupement virtuel entre les tuteurs et l'ensemble des apprenants (par
télé ou visioconférences) rythment la formation. Pendant
ces séances, un tuteur anime la « classe virtuelle »
pour mettre en situation chaque télé-apprenant, lui faire réaliser
des travaux ou bien encore vérifier ses acquis.
Résultats
Présentation
Plusieurs éléments ont permis de confirmer lhypothèse
de l'importance des collectifs dans lapprentissage à distance et
ce, aussi bien de façon positive (des apprenants sont effectivement
insérés dans des collectifs et parviennent, à force dentraide,
à atteindre les objectifs de la formation), que négativement (des
apprenants, isolés, ne pouvant sappuyer sur un réseau de
soutien, ont du mal à suivre, voire dérochent ; des
tuteurs ne parviennent pas à répondre aux attentes des apprenants,
faute, sans doute, dêtre insérés dans un collectif
déchanges entre collègues).
Lenseignement à distance, c'est avant tout apprendre à
organiser son temps !
Pour mieux comprendre limportance des formes de la communication
et des types de lien social existant entre apprenants, il convient de dresser
rapidement un portrait des caractéristiques de cette population et des
contraintes qui pèsent sur le travail dapprendre en ligne.
Les apprenants interviewés mènent une double journée :
salariés ou artisans, ils ont décidé de sengager
dans une formation à distance pour concilier la poursuite de leur activité
professionnelle et lobtention dun diplôme. Pour beaucoup,
ces formations constituent un enjeu fort dévolution professionnelle :
leur investissement et leurs attentes sont donc très importants. Sils
éprouvent des difficultés, cest essentiellement sur la compréhension
du contenu des cours, dont le niveau est unanimement considéré
comme élevé. Cela se traduit, notamment, par un allongement du
temps consacré aux activités de e-formation. Ils sont, de plus,
dépendants des réponses apportées (ou non) par les tuteurs
à leurs demandes dexplications complémentaires, de précisions.
Labsence de réponse, laissant les apprenants « en panne
», aggrave la pression temporelle pour deux raisons : d'une part,
cela les conduit à consulter plus souvent le forum, à rechercher
plus fréquemment des réponses de tous les côtés et
dautre part, parce que les délais de remise des devoirs et de passage
des examens restent inchangés.
« Jétudie après la journée de travail,
le soir, à la maison, à partir de 21 heures, parfois jusquà
1 heure, 2 heures du mat
Au final, le bilan, c'est que, pour résoudre
des petites questions qui, par oral, prendraient un quart dheure, vingt
minutes, en EAD, ça peut traîner sur deux, trois semaines avant
davoir compris. Alors, on passe plus de temps à faire des recherches
ailleurs. On nous avait dit quil fallait compter deux fois plus de temps
que les personnes qui assistent au cours en présentiel. Moi, jen
suis arrivé à dix fois plus ! (silence) Ma femme,
elle apprécie moyen ! » Marc en formation continue2.
La possibilité de trouver des réponses auprès des pairs
ou de proches devient alors une alternative déterminante pour continuer
à étudier. Nous voulons ici souligner le rôle des relations
sociales, de lintersubjectivité et, notamment, de la communication
comme « variable dajustement » pour rendre compatibles
toutes les contraintes (temporelles, cognitives, organisationnelles, identitaires,
professionnelles, etc.).
Venons en maintenant aux pratiques déchanges autour de la e-formation.
Déroulement de la formation du point de vue des apprenants
A travers les usages des outils de la plate-forme
Durant sa progression pédagogique et en cas de problème quel
qu'il soit (pédagogique, technique, administratifs ou autre), l'apprenant
a, à sa disposition, un ensemble d'outils de communication disponibles
sur la plate-forme afin d'entrer en interaction avec les tuteurs et/ou les autres
personnes inscrites dans la même formation. Les outils des plates-formes
observées reposent principalement sur un fonctionnement en mode asynchrone,
c'est-à-dire dont le temps de la réponse est différé
par rapport au message initial. Cette spécificité entraîne
certaines conséquences dans l'usage et les pratiques des apprenants quant
à ces outils.
Les outils de communications synchrones (comme la messagerie instantanée),
lorsqu'ils sont présents sur les plates-formes, ne sont jamais utilisés
voire même rejetée par les apprenants qui les trouvent non adaptés
aux dispositifs de formation à distance, qui se doivent, d'après
eux, de proposer une grande liberté temporelle d'action.
"Le chat, ça suppose dêtre présent à
une heure donnée, donc ça casse un peu lintérêt
de lEAD. Ces trucs, type chat, je trouve ça infernal à utiliser !"
Serge en formation continue.
« Je trouve çà assez convivial. Le forum et la messagerie
sont des éléments avec lesquels je travaille régulièrement.
Mais, le chat, je ne lutilise pas tellement, pas du tout même. »
Xavier en formation continue.
Par contre, les forums de discussion contextuels aux cours
sont utilisés très régulièrement par une grande
majorité des apprenants (cf. figure 1) qui trouvent cet outil très
utile en tant que lien privilégié avec le tuteur ou l'ensemble
du groupe d'apprenants.

Figure . Répartition des apprenants (%) en fonction de
leur fréquence d'utilisation des forums
Nous constatons que les apprenants de la Maîtrise de gestion (85 %
de réponses au questionnaire) et ceux inscrits en Formation continue
(23 % des apprenants ont retourné le questionnaire) ont une fréquence
d'utilisation des forums très similaire.
Dans certains cas, il semble que le forum public se substitue même à
la relation confidentielle et bilatérale avec le tuteur.
"Cest vrai quon arrive à avoir des informations quand
même au travers de ces forums. Souvent, on pose des questions sur les
forums, ce ne sont pas toujours les professeurs qui répondent mais ce
sont plutôt les autres élèves qui vous donnent parfois des
indications. Je dirais que cest variable suivant les formations. Je trouve
quil y a des professeurs qui sont beaucoup plus impliqués que dautres."
Benoît en Maîtrise de gestion.
Dans le cas des messageries électroniques associées
à la plate-forme, leur utilisation constatée représente
une fréquence plus faible que les forums (cf. figure 2).
Figure 2. Répartition des apprenants (%) en fonction
de leur fréquence d'utilisation des messageries
Et comme dans le cas de l'utilisation
du forum, nous retrouvons une grande similarité dans les réponses
évoquées par les apprenants des deux terrains quant à leur
utilisation des messageries. D'autre part, l'utilité liée à
ces outils est perçue plus faiblement par les apprenants. En effet, ce
type d'outil engendre de grandes différences inter-individuelles dans
la perception de l'utilité et donc dans l'évaluation de la fréquence
d'utilisation des messageries.
"Sil sagissait déléments du cours que
je nétais pas sûre davoir compris, par exemple, je
posais ma question par messagerie, parce que la réponse navait
pas besoin dêtre immédiate." Monique, salariée
en formation intra entreprise.
L'ensemble des outils de communication disponibles sur les plates-formes
a été unanimement apprécié pour leur facilité
d'utilisation. Toutefois, comme tout support de lécrit, ils présentent
des limites pour formuler des questions, exposer un problème :
« Jexposais mes problèmes, mes difficultés
et puis
(soupir) quelques autres essayaient de répondre
et puis, de temps en temps, le tuteur répondait, mais
c'est quand
même moins facile dêtre précis sur un mail quen
oral. Alors, des fois, ça soulevait une autre question quon reposait
et qui remettait une semaine à être répondue »,
Marc en formation continue.
A travers les outils non disponibles sur la plate-forme
Un grand nombre dapprenants reconnaissent utiliser assez régulièrement
d'autres outils de communications en dehors de ceux présents sur la plate-forme
pour entrer en interaction avec les autres apprenants et/ou les tuteurs. Les
outils évoqués sont principalement le téléphone
et les messageries personnelles.
"Il y a eu des contacts téléphoniques par rapport à
un devoir pour essayer de finaliser certaines choses entre nous et de comprendre
certaines choses parce que ça va quand même un petit peu plus vite."
Christophe en formation continue.
"Lenvie est forte dutiliser la messagerie classique puisquon
lutilise tous les jours au niveau professionnel. On est sûr que
ça va être lu." Francis, salarié en formation intra
entreprise.
De plus, une faible proportion des apprenants (18 %) exprime le souhait
de pouvoir utiliser d'autres outils de communication que ceux disponibles sur
la plate-forme. Parmi les outils cités, on retrouve principalement la
visioconférence afin de pallier les regroupements en présentiel,
mais aussi afin de faciliter les travaux collaboratifs entre apprenants.
"On pourrait très bien nous-même se mettre en place un
chat ou alors une visioconférence entre webcam
" Cédric
en Maîtrise de gestion.
"Je pense quà partir du moment où on veut vraiment
tout faire par Internet, il y a des choses qui sont intéressantes à
mettre en place. Par exemple, que les regroupements soient faits éventuellement
avec une webcam pour que les gens qui disposent de lADSL ou de ligne à
très haut débit puissent éviter daller aux regroupements
"
Christophe en formation continue.
Du mésusage des outils de communication
Si les apprenants nhésitent pas à utiliser la messagerie
et les forums pour sadresser au groupe, on ne peut nier quils ne
sont pas satisfaits de lusage quen font certains enseignants.
« Le forum ou la messagerie vers le tuteur, cest assez pratique.
Cest assez bien fait. Dès quil y a une question à
poser, on la pose sur le forum ou si cest plus personnel, je dirais, cest
vers le tuteur. (
) Et, en général, la journée daprès
on a la réponse », Xavier en formation continue.
Toutefois, une large proportion des personnes interviewées signale leur
déception face au comportement de certains tuteurs :
« Dans les faits, ça ne se passe pas du tout comme je limaginais,
donc, jarrive pas à suivre. (
) Je trouve quau niveau
organisation, ça ne va pas. C'est le sentiment que jai et que les
autres de mon groupe, quand on se retrouvait en regroupement, partageaient.
(
) Moi, dans mon esprit, c'était : je pose une question sur
le forum et, dans la foulée, il y a une réponse ! En pratique,
on a la réponse quand le prof veut bien se connecter
et il ne se
connecte pas tous les jours, malheureusement ! » Marc en
formation continue.
Face au silence de ces tuteurs (ou à la relative lenteur de leurs
réponses), plusieurs attitudes sont observées :
- ou bien cela accroît la pratique de lentraide entre apprenants
(ou autour de lapprenant), avec éventuellement risque de « coupure
de la communication » entre (certains) apprenants et (certains) tuteurs ;
- ou bien cela renforce la posture de retrait que la situation de télé-apprenant
a tendance à instaurer.
Essayons d'examiner ces attitudes au travers dune analyse en termes de
dynamique des collectifs.
Description des types de liens sociaux en fonction des caractéristiques
des situations
Présentation
Pour rendre compte des pratiques et des besoins en communication dans
lapprentissage à distance, nous proposons de « comprendre
ce qui se passe dans un groupe » du point de vue de la dynamique
des collectifs et, plus précisément, en nous intéressant
aux processus de régulation existant (ou non) entre « acteurs »
de la formation. Dans cette perspective, nous allons tout dabord présenter
trois formes générales de lien social et les adapter aux situations
de lapprentissage à distance (construction des catégories
danalyse). Dans un second temps, nous mobilisons ces catégories
pour rendre compte des situations observées. Toutefois, il faut garder
à lesprit que ces catégories sont surtout utiles pour comprendre
la genèse de collectifs, leur délitement et, plus généralement,
leur évolution (ou, si lon préfère, pour rendre intelligible
le mouvement des interactions suscitées par le dispositif de formation).
L'anomie
Dès lors que les membres qui constituent le groupe (les apprenants,
les tuteurs, ainsi que les autres intervenants administratifs ou techniques)
ne se connaissent pas, au moment où débute la formation (cest,
tout au moins, le cas général qui va nous servir de modèle-idéal),
on peut assimiler le collectif, quils ne forment pas encore, à
une simple liste dindividus. Comment ces individus, peu amenés
à se rencontrer (cest pourquoi ils ont choisi lenseignement
à distance), mais réunis virtuellement par un même objectif
(obtenir un diplôme, un module), vont-il évoluer vers un véritable
collectif ? Pour répondre, examinons, tout dabord, la portée
de la notion danomie.
Définition
Le terme danomie signifie, étymologiquement, absence de règles.
La notion danomie a été introduite par Durkheim (1960, 1978)
pour qualifier certaines situations se caractérisant par labsence
de contrainte sociale pesant sur les individus. Pour lauteur, cette absence
de « pression sociale » (de discipline), de normes de
comportement claires qui simposent avec suffisamment de force, résulte,
au niveau micro-social, de la solitude (lindividu vivant seul échappe
aux contraintes familiales) et, au niveau macro-social, de labsence dorganisations
sociales (les associations professionnelles, notamment) permettant « dencadrer »
les individus.
R. K. Merton a mobilisé lanomie pour désigner des situations
où des individus ne savent plus quels sont les valeurs légitimes,
ni les buts licites, situations qui engendrent « lapparition
de comportements de « retrait », « dinnovation »
ou de « ritualisme » (Boudon et Bourricaud, 1990). Plus
récemment, certains auteurs ont montré la fécondité
de la notion danomie pour expliquer les effets de ce qui limite linsertion,
de ce qui soppose à lintégration et, plus généralement,
les conséquences dune insuffisance dinteraction, notamment
chez les individus possédant un faible réseau social (Cusson,
1992). En somme, ce qui conduit à lanomie, cest moins labsence
de règles et de régulation formelle que labsence de régulation
informelle, de pression informelle entre proches.
Lanomie et régulation dans lapprentissage à distance
Absence de collectif organisé pour amener lindividu à
adopter un comportement précis, difficulté à interagir
ne serait-ce que pour manifester son incompréhension vis-à-vis
des objectifs à atteindre ou des moyens à mobiliser
ce sont
autant déléments pouvant caractériser la situation
disolement dans laquelle se trouvent apprenants et tuteurs dans le cadre
de la formation à distance. Il est donc intéressant de chercher
à appliquer le concept danomie pour qualifier deux configurations :
- labsence de relations sociales autour dun apprenant ou dun
tuteur (la personne se débrouille toute seule) ;
- labsence de relations collectives (ou son maintien à un
niveau très faible), se traduisant par une forte désorientation
des intéressés (on ne sait plus ce que lon doit faire, à
quelle date, quelles notes ont été obtenues, et rien nest
entrepris, collectivement, pour sortir de cette situation).
Quels cas danomie avons-nous identifié ?
Nous avons identifié deux situations susceptibles de correspondre
à lanomie.
* Lanomie non dysfonctionnelle
Certains apprenants évoquent le fait qu'ils ne ressentent pas de
besoin particulier de communiquer avec des pairs.
« Comme nous sommes dans un type de formation à distance,
il y a un travail personnel à réaliser assez important. Du coup,
je trouve qu'on ne ressent pas le besoin forcément d'échanger
avec les autres apprenants, parce que sans doute, on ne les voit pas, on ne
les connaît pas forcément en plus
ça rend plus individualiste
ce type de formation." Francis, salarié en formation intra-entreprise.
Ces individus soulignent également la faiblesse du dispositif de
formation à distance à favoriser la mise en relation interpersonnelle.
Mais, ils assument totalement leur statut d'apprenant autonome et orientent
leur recherche d'information non pas vers des personnes mais vers des ressources
matérielles (livres, Web, etc.). Ils ne songent pas pour autant à
abandonner la formation du fait de labsence dinteraction.
* Lanomie du télé-apprenant, source de non-apprentissage.
Dans ce cas, le télé-apprenant na pas réussi
à sortir de son isolement vis-à-vis du groupe et il ne peut compenser
cette absence dinteraction centrée sur la formation par des échanges
avec des proches, des collègues ou des amis. Ce relatif échec
à créer et entretenir des relations tient en partie à la
dynamique même des échanges au sein du groupe. Si les tuteurs ne
répondent pas souvent aux mails et aux questions posées sur les
forums et si les regroupements sont insuffisants (placés trop tard et
peu fréquentés par les apprenants), il est clair que ces personnes,
démunies en capital relationnel pertinent, vont avoir du mal à
sortir de lanomie et entrer dans un réseau dentraide. Cest
ce quillustre cette personne :
« En plus, comme je ne connais personne dans mon entourage qui
fait de la programmation, donc je ne peux même pas me retourner vers eux.
(
) Au début, javais tenté de mappuyer sur un
autre apprenant qui se connectait sur le forum, qui posait quelques questions
aussi, on a communiqué par messagerie pour essayer de sen sortir
à deux. Je lavais rencontré en regroupement et puis je métais
dit « si on travaille à deux, peut-être que
»
Et puis il a arrêté à Noël. Donc, je me suis vite retrouvé
le bec dans leau. (silence) Et puis après, jai arrêté
parce que
(silence) » Marc en formation continue.
Parmi les personnes interviewées, de tels témoignages sont
rares (labsence de communication ne conduit pas forcément à
léchec). Mais les entretiens dapprenants membres de réseau
ou de micro-communautés nous laissent penser que les mêmes situations
conduisent aux mêmes retraits suivis dabandons.
« On se rend vite compte que, pour les regroupements, on est relativement
peu nombreux par rapport au nombre de personnes inscrites. Et ce, parce que
beaucoup détudiants le font sur leur temps propre. Ils doivent
prendre une journée de congés mais ils ont tous une activité
professionnelle qui les occupe et donc ils ne peuvent pas trop se libérer
pour pouvoir assister à la formation », Jérôme
en Maîtrise de gestion.
Ainsi, les capacités à nouer des liens dentraide autour
de lapprentissage sont réduites : en labsence de capital
relationnel pertinent, suite au relatif silence des tuteurs, à cause
dun trop grand éloignement géographique ou encore dune
trop grande charge professionnelle. Ces situations peuvent se cumuler et conduire
au renforcement de lisolement (car, entre temps, des collectifs dentraide
se sont peut-être constitués au sein de la promotion).
Les réseaux dentraide
Définition
Pour sortir de lanomie, tout dépend de « la qualité
et de la fréquence des relations qui se nouent au sein du groupe ainsi
que du degré dengagement de ses membres dans les activités
communes » et, notamment, des formes dentraide (Cusson, 1992,
p. 408). Aussi peut-on examiner la forme de collectif que désigne la
notion de réseau et, plus précisément, celle de réseau
dentraide. Notons tout de suite que parler de réseau, pour létude
du social, ne peut être confondu avec son usage dans les sciences de lingénieur
(réseau de télécommunication, de transports). Dans ce sens,
Lazéga (1999) met en garde contre une utilisation extensive de la notion,
parfois employée de façon inappropriée dans des situations
où dautres termes seraient plus adaptés (communauté,
par exemple). Cest pourquoi il est primordial de préciser ce que
nous entendons par réseau social.
Ainsi, Musso (2001) reconstitue la genèse de ce concept, en particulier
depuis Saint-Simon qui la utilisé pour rendre compte du fonctionnement
des sociétés, dans une perspective de transformation sociale.
Selon cette conception, les effets bénéfiques des réseaux
de communication, assimilés à une révolution sociale, permettraient
de faire léconomie de toute action politique pou aboutir au bien
être. Cette conception se retrouve dans le succès contemporain
du terme de réseau, supposé être synonyme de relations interindividuelles
a-hiérarchiques (autonomie généralisée, innovation
décentralisée), de circulation fluide, instantanée et réciproque
dinformations. Alors que, loin davoir résorbé la question
du pouvoir, Internet la au contraire décuplée comme le montrent
Castells (2001) et Mounier (2002).
Pour éviter ces travers, nous mobiliserons la notion de réseau
pour décrire un moment dans le processus de structuration ou de
déstructuration du collectif (ou des collectifs). Plus précisément,
en nous inspirant des réflexions de Lemieux (1999), nous retiendrons
que, sous leffet, notamment, de lintensité et du contenu
des échanges, ainsi quen fonction des contrôles sur la communication,
les réseaux évoluent :
- depuis la forme pure du réseau (tous les membres du collectif
sont proprement en relation avec tous les autres, sans que personne ne joue
un rôle dintermédiaire ou de contrôle) :
- soit vers lanomie (la durée de vie du réseau a été
brève, ce ne fut quun temps éphémère) ;
- soit vers une structure que lon peut qualifier de communautaire
(voir plus bas) ;
- en passant par des étapes de transitions (spécialisations
successives de fonctions avec élaboration de normes et valeurs collectives
de plus en plus contraignantes ou au contraire, désagrégation
du réseau en sous-réseaux sous leffet de la conflictualité,
etc.).
Cette conception dynamique dans laquelle le réseau nest quun
moment, permet de souligner combien, une fois constitué, ce dernier savère
fragile. Pour se maintenir, il faut que les individus tiennent compte des attentes
les plus significatives de leurs pairs. Ainsi « une relation interpersonnelle
positive ne saurait durer si chacun des partenaires ne se plie aux attentes
de lautre, du moins à celles auxquelles celui-ci tient vraiment.
Le refus den tenir compte équivaut à un refus de lautre
et on sachemine vers la rupture » (Cusson, 1992, p. 408). Nous
allons voir combien ce point est fondamental dans notre contexte de formation
à distance.
Les réseaux dentraide dans la formation à distance
Toujours à la lecture de Lemieux, notons quune forme particulière
de réseau est constituée par le réseau de soutien, dans
lequel « il sagit plutôt de transmettre des ressources
matérielles ou informationnelles portées par des ressources relationnelles,
au bénéfice de personnes qui en ont besoin. (
) Ils ont souvent
un caractère normatif, ce qui tient aux dimensions morales que revêt
le soutien » (Lemieux, 1999, p. 57). Même si lauteur
songe dabord à laide humanitaire, aux travailleurs sociaux,
ce modèle de réseau trouve une application immédiate dans
le cas de la formation à distance, dès lors que lon considère
que chaque apprenant est susceptible dêtre alternativement celui
qui aide et celui qui est en demande daide. Sans quil soit nécessaire
den faire une règle explicite, certains apprenants peuvent sentir
quil est de leur devoir dapporter une réponse à leurs
pairs.
Par ailleurs, le réseau dentraide autour de lapprentissage
à distance se distingue du simple travail collaboratif. En effet, autant
ce dernier sapplique à des groupes centrés sur la tâche
et mobilisant des dispositifs techniques dits collaboratifs, autant le réseau
dentraide cherche à caractériser les relations au sein dun
collectif dirigé par un but (ici, latteinte à moyen ou long
terme dobjectifs pédagogiques et professionnels). Cette dernière
forme dactivité collective engendre des conflits socio-cognitifs,
suscite l'élaboration d'une réponse qu'antérieurement aucun
des apprenants n'avait prévue, ce qui favorise l'élaboration progressive
d'une intersubjectivité (Pochon et Grossen, 1993).
Quels cas de réseaux dentraide avons-nous identifiés ?
Soulignons un premier préalable à létablissement
de réseaux dentraide : du fait que la principale source de
blocage réside dans la maîtrise du contenu du cours, pour pouvoir
sentraider en matière de formation à distance, il faut posséder
un niveau minimum de connaissance, niveau que la plupart des personnes interviewées
ne possèdent pas. Ce point sajoute aux difficultés de la
e-formation, à savoir pouvoir se déplacer pour participer aux
regroupements (ou travailler en petits groupes), ce qui signifie nhabiter
pas trop loin et/ou disposer de suffisamment dautonomie dans lorganisation
de son temps. Enfin, pour les télé-apprenants qui possèdent
ces ressources, les choix pédagogiques doivent encourager la formation
de réseaux : organisation de regroupements et de travaux par groupes,
animation des forums à tour de rôle, etc. Alors, des réseaux
émergent, effectivement, comme le montrent ces témoignages :
« Il y a des exercices que nous devons traiter en groupes. Cest
loccasion de nouer des relations avec des gens que vous ne rencontrez
jamais, parce que sinon vous travaillez seul. Pour moi, cest vraiment
loccasion de travailler en groupe et donc de sentraider. Cest
plutôt comme çà que je le vois. Sinon, il y a des forums
de discussion où vous pouvez poser des questions. Cest vrai quon
arrive à avoir des informations quand même au travers de ces forums ;
pas souvent par les professeurs. Souvent, ce sont plutôt les autres élèves
qui vous donnent des indications », Sylvain en Maîtrise
de gestion.
« Ce sont les tuteurs qui nous ont demandé, en début
de cours, de privilégier le forum. Plutôt poser les questions sur
le forum, pour que leurs réponses puissent profiter à lensemble
des apprenants. Mais sur le forum, on communique avec lensemble des apprenants,
peu importe lapprenant qui pose la question, si jai la réponse,
jy réponds. Donc, au niveau du forum, il ny a pas daffinités
particulières. Mais c'est vrai quon est assez loin géographiquement.
Les autres apprenants, ils sont à 250 km », Claude en
formation continue.
En dautres termes, un certains nombres de conditions, associées
à des incitations institutionnelles, permettent de sortir de lisolement,
de dépasser lanomie originelle, et de constituer un réseau
dentraide centré sur des échanges purement « techniques ».
Mais, on voit bien que ce dernier est assez peu structuré (tout le monde
répond à tout le monde, la dimension affective est absente, on
ne cherche pas particulièrement à se voir). Par conséquent,
ne pas répondre aux attentes des autres (ne pas répondre aux demandes
dinformation, de renseignement, de précision, rester indifférent
ou silencieux aux relances) conduit rapidement au délitement, à
lanomie.
Cela peut être dit également des relations entre apprenants et
tuteurs : ne pas envoyer les devoirs (apprenants), les corrigés
ou les notes (tuteurs), ne pas se signaler, ne pas indiquer que lon est
en train de traiter la question, ne pas accuser réception, cest
pour ainsi dire rompre laccord tacite de linteraction. Face à
la répétition de telles attitudes, soit au sein dun réseau
dentraide, soit au sein du groupe lui-même, le risque est grand
que le collectif se désagrège et quune partie des apprentissages
naient pas lieu.
Les communautés d'apprenants
Définition
Le terme de communauté a donné lieu à dinnombrables
définitions et usages. Tout comme celui de réseau, son succès
contemporain pour décrire les utilisations d'Internet (où dinnombrables
communautés dinternautes auraient vu le jour) nécessite
une prise de recul. Dans cette perspective, Boudon et Bourricaud (1990) soulignent
que lentrée du terme de communauté dans le vocabulaire technique
des sciences sociales a dabord correspondu à une intention idéologique,
celle de prendre partie en faveur ou en opposition à la société
industrielle de la fin du XIXe siècle (Weber, 1995). Il en va de même
aujourdhui où lemploi de la notion doit beaucoup au communautarisme
nord-américain, cette doctrine prônant le respect des identités
minoritaires, au risque de menacer les sociétés nationales. En
cherchant à rendre opérationnelle cette notion, Boudon et Bourricaud
(1990) notent que son utilité est plutôt daider à
« comprendre comment se constituent et se maintiennent certaines
solidarités diffuses ». Aussi, suggèrent-ils de sintéresser
moins à la communauté quà la communalisation,
cest-à-dire aux processus de transformation des collectifs.
Dans le domaine professionnel, on pourra parler de communauté (ou de
processus de communalisation) dès lors que le collectif se dote de normes
simposant à tous, comme une déontologie, des règles
contraignantes de formation, daffectation, de fermeture de marché
du travail, etc. Cest ici souligner limportance des règles
dinclusion et dexclusion de la communauté, qui la rendent
plus stable que le réseau. Mais la simple adhésion de principe
aux règles de la communauté ne suffit pas : il faut en outre
montrer une certaine implication, accepter de consacrer du temps et des ressources
(payer de sa personne) pour le fonctionnement même du collectif. En dautres
termes, la communauté se caractérise par un lien riche, presque
« sacré », sappuyant sur des acquis élaborés
au fil du temps, « elle est apprise, puisque cest seulement
grâce à un processus de socialisation qui, en toute rigueur, nest
jamais achevé, que nous apprenons à participer à des communautés
solidaires (Bourdon et Bourricaud, 1990).
De façon complémentaire, Zarifian (1996), à partir de la
lecture de Weber (1992), propose de parler dactivité communautaire
en désignant ainsi « une manière de se rapporter au
comportement dautrui (un autre membre de la communauté) qui soit
subjectivement significative (
) et une manière de compter, avec
une bonne probabilité, sur un comportement attendu dautrui (
)
». Cela suppose, bien entendu, une certaine intelligibilité et
régularité du comportement dautrui », de sorte
que « les individus sattendent à partager, sur des thèmes
donnés, les mêmes comportements » (Zarifian, 1996, p.
148 et 154). On pourra alors parler dactivité communautaire si
les membres dun même collectif possèdent « un
« habitus » sur lequel chacun peut raisonnablement compter
ou encore partagent un « ensemble dévidences et de pratiques
culturelles », mais également, des valeurs.
Quels cas de communautés dapprenants avons-nous identifiés ?
Appliquées à la sphère de lenseignement à
distance, ces réflexions permettent de définir une communauté
dapprenants comme résultant, au sein du contexte global de la promotion
ou du groupe, dun travail de co-construction dattentes mutuelles
et de comportements probables. Elle témoigne dune activité
communautaire, présentant un minimum de régularité, le
partage de valeurs et de références culturelles centrées
sur les thèmes de la formation (prise comme au carrefour des activités
cognitives et professionnelles). Cette activité va au-delà du
simple réseau, dans la mesure où une « organisation »
interne au collectif s'établit, suite à une spécialisation
des rôles, à l'élaboration de « procédures
» informelles d'entrée dans la communauté. Ajoutons qu'il
est préférable de parler de micro-communauté, dans la mesure
où la taille de ces collectifs est relativement faible (au maximum une
promotion).
Plusieurs témoignages nous laissent penser que, pour la Maîtrise
en gestion, au moins deux collectifs se sont créés qui méritent
sans doute le qualificatif de micro-communauté. En effet, plusieurs raisons
en expliquent la genèse : dune part, les apprenants suivent
un cursus pendant un temps long (en principe deux ans, voire trois) ; dautre
part, ils possèdent une plus grande proximité dobjectifs
(la formation est diplômante et réputée) et, enfin, cinq
dentre eux appartiennent à la même entreprise qui leur accorde
des facilités pour suivre les cours dans une perspective de promotion
professionnelle.
Lune des ces micro-communautés est fondée sur lappréciation
mutuelle de qualités humaines et professionnelles et sest constituée
au fil des travaux en groupes, des regroupements, mais aussi dinitiatives :
« Avec quelques personnes, il nous est arrivé de nous regrouper,
dabord par téléphone, puis on sest rencontré
à lextérieur, en tant que groupe de travail pour résoudre
des cas. Depuis, on échange aussi par la messagerie personnelle. (
)
Il y a aussi dautres étudiants avec qui on na pas formé
de groupe de travail. (
) On a une relation amicale et, en même temps,
on essaye déchanger des informations, pas forcément sur
les cours mais aussi sur lorganisation en général. Cest
important davoir, pas un soutien, mais des contacts avec dautres
personnes, de comparer les méthodes de travail éventuellement
et davoir des renseignements. (
) Cest important davoir
leur avis. Ce sont des gens avec qui on sentend bien. Cest plutôt
purement amical. » Sylvain en Maîtrise de gestion.
La seconde micro-communauté sest constituée sur des
bases plus organisationnelles, puisque les cinq apprenants, salariés
de la même grande entreprise, ont tous passé avec succès
une série dépreuves (tests internes à lentreprise,
sélection à luniversité). Ce mode de sélection
commun, ajouté à lidentité de projets professionnels
(réussir en deux ans à décrocher un diplôme difficile
pour obtenir une promotion), sans oublier le caractère a-typique de la
formation (puisquils sont les seuls, en interne, à suivre une formation
universitaire à distance), tous ces éléments fournissent
les bases dun collectif dont la dynamique dépasse le stade du réseau.
Dautant que lentreprise leur octroie du temps et des locaux pour
se former et quils travaillent sur deux sites.
« Lopportunité sest présentée
à moi dans le cadre dune promotion cadre puisquen fait, je
suis agent de maîtrise. Lentreprise a ouvert la possibilité
de passer cadre dans lentreprise, à condition dintégrer
et de suivre une formation en ligne en gestion, à luniversité.
Il y a eu une première sélection en interne, dabord sur
dossier et puis après avec un petit examen psychotechnique, plus un entretien
individuel, avec nos managers qui sont chargés du recrutement. Et donc
là, ils ont fait un premier choix, un premier tri et ensuite, on a passé
lexamen de luniversité, qui a donné son accord pour
que nous puissions intégrer le cursus. (
) Notre entreprise, nous
a mis un deal en main, comme quoi nous devions le faire en deux ans. En fait,
nous sommes un groupe de cinq personnes, donc qui suivons cette formation, tous
recrutés dans le même cursus. Deux à Lyon, trois à
Paris. (
) Et par solution de facilité, on a préféré
se regrouper entre nous, dans la mesure du possible, pour pouvoir suivre la
formation et faire ensemble la plupart des études de cas. Dautant
que nous bénéficions des mêmes temps de formation que nous
octroie lentreprise. On peut rentrer en contact tous ensemble au même
moment et se lancer dans une sorte de téléconférence et
pouvoir parler entre nous, en fait. Pour linstant, c'est peut-être
un défaut, nous avons plutôt développé un système
de groupe à linterne plutôt quune communication avec
les autres étudiants. » Jérôme en Maîtrise
de gestion.
Si ces extraits montrent bien l'importance de l'affinité ou de l'économie
de moyen, il faut ajouter que la genèse des micro-communautés
est renforcée par la pression du temps qui ne laisse guère le
choix de multiplier les rencontres et les soirées entre amis.
Les dynamiques du lien social dans la e-formation
Bien quimpressionniste, cette présentation des moments de cristallisation
du lien social dans la e-formation identifie des étapes dun processus,
allant de la simple juxtaposition dindividus (réunis à distance)
pour suivre et dispenser une formation à une micro-communauté
de professionnels en apprentissage. Il faut également souligner que ce
mouvement na rien dautomatique, que chaque étape de cette
évolution, que lon peut voir comme les étapes dune
carrière (au sens de Becker, 1985) nest pas franchie nécessairement,
quil faut certaines conditions et donc, quand ces conditions ne sont pas
réunies, notamment en termes de modalités de communication mais
aussi datteinte des objectifs pédagogiques, les individus peuvent
(re)tomber dans lanomie.
Finalement, si les besoins en communication prennent une telle importance dans
lapprentissage à distance, cest parce quils constituent,
avec lorganisation du temps, les principales « variables dajustement »
dont disposent les intéressés pour rendre compatibles entre elles
les contraintes de cette situation (équilibrer activités professionnelles,
familiales et formation ; tenir compte des avantages et inconvénient
de la distance ne pas se déplacer, ne pas rencontrer les tuteurs ;
etc.). Dans ce contexte, laptitude à répondre aux besoins
en communication autour de lapprentissage interagit avec laptitude
à créer des liens sociaux. Dans la e-formation, la dynamique collective
est particulièrement structurante de la richesse des échanges,
tout comme ces derniers sont un des moteurs de la formation de réseaux
ou de micro-communautés.
A contrario (et cest là souligner toute la force du modèle
ici proposé), raisonner en termes de dynamique des collectifs centrée
sur la communication permet de rendre compte dautres effets de la e-formation.
On pense ici, notamment, à la destruction des communautés de professionnels
(par exemple, de formateurs) que le « tout formation à distance »
peut induire dans certaines entreprises. Sans développer ce point, soulignons
que, quand cette modalité se substitue intégralement aux autres
formes denseignement (présentiel), une partie des tuteurs
qui, dans un premier temps, sont des apprenants de la modalité
sont dans lincapacité à échanger entre eux, perdent
les fondements de leurs compétences, décrochent, se replient sur
la pure mise en uvre des injonctions managériales.
Notons, enfin, que ces résultats ne sont pas propres aux situations de
télé-enseignement. On les retrouve, dans une certaine mesure,
dans les pratiques de jeu en réseau et dans celles de télétravail.
Ainsi, télétravail et formation à distance présentent
les mêmes effets paradoxaux en matière darticulation des
différents temps sociaux. En effet, dans les deux situations, les intéressés
« choisissent » cette solution (télétravail
ou télé-apprentissage) pour résoudre un dilemme temporel :
ils espèrent ainsi éviter de perdre du temps dans les transports
et réaliser un meilleur équilibre vie privée vie professionnelle.
En réalité, la pratique concrète du télétravail
ou du télé-enseignement savère plus gourmande en
temps que prévu (notamment, à cause de labsence de régulation
claire de la part de linstitution de formation - ou de lentreprise
-, ce qui reporte sur les intéressés et leurs proches le soin
de fixer eux-mêmes des bornes). Pour une discussion de cet aspect du télétravail
voir Cleach et Metzger, 2002.
On peut, tout compte fait, se poser la question des finalités dune
telle étude. Nous en distinguons deux. La première concerne directement
les acteurs institutionnels de la formation : la prise en compte des dynamiques
collectives autour de la e-formation devrait permettre aux responsables et aux
tuteurs dadapter leur pratique au ressenti de leurs étudiants.
La seconde finalité concerne lidentification de besoins en communication,
spécifiques à chaque apprenant, mais également de chaque
cursus ; besoins dont une partie pourrait être satisfaits au moyen de
lélaboration de dispositifs adaptés.
B. Foucault, psychosociologue, chercheur à France Télécom
Recherche et Développement.
J.-L. Metzger, sociologue, chercheur à France Télécom Recherche
et Développement.
E. Pignorel, psychologue, Société Alcyne.
Remerciements
Les réflexions relatives à la dynamique des collectifs se sont
nourries des échanges avec nos collègues du GRAIC, nous les en
remercions. Nous pensons particulièrement à Hugues Choplin (ENST),
Nicole Cortesi-Groult (ENST), Sylvie Craipeau (INT), Marie-Chritine Legout (ENST)
et Françoise Perrier (CNRS).
Bibliographie
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In Essais sur la théorie de la science, Presses Pocket.
Zarifian, P. (1996). Travail et communication, PUF.
1
Nous entendons par télé-apprenants (racine grecque "télé"
qui signifie "loin") les personnes qui apprennent à distance
via le réseau.
2
La référence au conjoint et aux proches, illustre ici limportance
de ces derniers dans la répartition des différents temps sociaux.
Cette remarque confirme qu'ils sont bien souvent des acteurs indirects de la
formation.